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Lecture d'un chapitre



Lecture du chapitre 5
Nom de l'œuvre : Les Racines Magnétiques Nom du chapitre : Le Serment
Écrit par Kailianna Chapitre publié le : 14/9/2011 à 16:34
Œuvre lue 12464 fois Dernière édition le : 14/9/2011 à 16:34
[Neith] Ça fait quelques jours seulement qu'on est tous là, à préparer comme on peut ce départ, et j'ai déjà l'impression que ça fait des années. Je connais les noms et les visages de tout le monde – c'est que ça va vite, à quatorze – et le vaisseau n'a plus de secrets pour moi.
Ce matin, autour d'un bol d'infusion de kal ( il paraît que c'est une noix qui pousse en abondance dans les forêts du Dehors ), on a discuté avec Hakks et Täher de toutes ces petites choses qui font notre quotidien à bord de la Nébuleuse, et qui feront partie intégrante de notre vie pendant les vingt prochaines années.
J'ai avoué que Beo me rendait fou la nuit. C'est qu'il ronfle comme un moteur, le cuistot ! Les premières nuits, ça nous faisait rire, avec Jinko. On allait faire un tour sur le pont, discuter un peu, puis lorsqu'on rentrait le sommeil venait de lui-même. Mais hier soir, j'ai eu un mal fou à m'endormir, et c'est avec des cernes jusqu'aux pieds que j'ai avoué à Hakks et Täher que je ne savais pas comment j'allais faire pour supporter ça tous les soirs. Hakks a rigolé, et m'a dit : « Je comprends bien, j'ai le même genre de problèmes avec l'autre Toqué ! » ( tiens, d'ailleurs je crois que c'était la première fois que je voyais Hakks sans Tokus ). « Lui, son truc, c'est de parler pendant qu'il dort. Ça le prend, comme ça, en pleine nuit. Il se met à baragouiner des idioties. Une fois, il a même commencé à imiter la voix de notre Tuteur quand il s'énerve. Au début, c'est à mourir de rire, mais ça devient vite un vrai calvaire. Surtout que ça fait un sacré paquet d'années qu'on fait chambre commune, Tok' et moi ! Il faut trouver une solution à ces problèmes là, et en parler, sinon ces petites choses vous empoisonnent l'existence et on finit inévitablement par se foutre sur la gueule. »
Il m'a conseillé de mouiller deux boulettes de papier hygiénique et de les introduire dans mes oreilles tous les soirs avant de me coucher, il paraît que ça marche bien. Faudra que je dise ça à Jinko. Lui qui est déjà insomniaque, ça lui arrangerait sûrement la vie s'il pouvait se dispenser des ronflements de Beo !
Täher a ajouté qu'il était dommage de ne pas avoir conçu la Nébuleuse de façon à ce que chacun ait une cabine personnelle, et qu'elle sentait déjà les prémices d'un certain nombre de problèmes. Elle a dit, et je suis bien d'accord, qu'on avait tous besoin de se retrouver seuls, par moments, pour réfléchir et être tranquille. Ces cabines communes rendent la chose impossible. Et dire que nous avons à peine commencé et que les premiers problèmes se pointent déjà ! Va falloir déployer des trésors de patience et de diplomatie pour éviter les querelles.

[Elke] Demain. On part demain.
Les longues années de formation me semblent déjà appartenir à une autre époque, et je ne saurais exprimer toute l'appréhension et l'excitation que je ressens à présent. Et puis, il y a autre chose. Un sentiment sur lequel je n'arrive pas à poser de mot et qu'il m'est tout aussi difficile de décrire. Cette certitude implacable que je marche vers l'expérience la plus incroyable de toute ma vie. Cette sensation étrange, comme si mon cœur gonflait dans ma poitrine à la pensée de ce qui m'attends, là, Dehors. C'est absolument indéfinissable.
Tout ce que j'ai connu, tout ce que j'ai construit pendant vingt-cinq ans va être réduit en miettes. Ce sera une aventure incroyable, un renouveau, une remise à zéro. Il y a quelque chose de terrifiant dans cette affirmation, mais pour rien au monde je n'échangerai ma place.

[Jilal] Pietro Rasgutt nous a tous convoqués dans le salon. Qu'est-ce qu'il nous veut encore, celui-là ? Pendant toute la semaine de préparation, on l'a vu errer sur le vaisseau, à nous regarder bosser et à s'entretenir avec les uns et les autres. Une présence silencieuse mais imposante. C'est pas moi qui m'amuserais à aller le provoquer, ce gars là. On sent qu'c'est un type important, ne serait-ce qu'à sa démarche. A chaque pas qu'il fait, on dirait qu'il conquiert un nouvel espace. C'est un dominateur, ça c'est clair. Il paraît que ses ancêtres ont été les premiers Corsaires et que ce sont eux qui ont bâti le premier vaisseau. Enfin, il paraît, mais faut pas croire tout c'qu'on raconte. Elles courent vite, les rumeurs, avec leurs sales petites pattes.
- Bonjour, commence Rasgutt lorsque nous sommes tous réunis. Le départ de la Nébuleuse est pour demain, cependant, il me reste une tâche très importante à accomplir avec vous.
Il marque un silence exagérément long. Il attend qu'on l'invite à boire le thé ou quoi ?
- Voilà plus de cent ans que le Ministère supervise les équipages de Corsaires. Nous y avons toujours attaché une très grande importance et avons toujours fait tout notre possible pour que tout se déroule au mieux. Nous savons mieux que quiconque ce que vous allez traverser, c'est pourquoi, depuis de nombreuses années, nous faisons signer ce que nous appelons le Serment à tous les Corsaires.
Tiens, encore une fois j'ai l'impression d'avoir raté un épisode. Ce leur arrive, des fois, de mettre les mousses au courant de ce qu'il se passe ici ? Après un rapide regard vers les autres, je comprends qu'ils n'en savent pas plus que moi. Ils regardent tous Rasgutt comme s'il venait de dire un truc obscène. Il ne s'agit donc pas de quelque chose qu'on aurait omis de me préciser. Ce que Rasgutt vient de dire est une surprise pour tout le monde.
- Il est normal que vous n'ayez jamais entendu parler du Serment, explique Rasgutt. Vos Tuteurs n'ont pas le droit de vous révéler quoi que ce soit à ce sujet, car nous estimons que c'est à nous, représentants du Ministère, de vous expliquer ceci en temps voulu ; et il est plus que temps que vous preniez connaissance du Serment.
Il sort une liasse de documents de son sac.
- Le Serment décrit les obligations qui sont les vôtres, et que vous ne devrez en aucun cas transgresser. Après ma lecture, vous devrez tous le signer, et par la suite, vous y conformer quelle que soit la situation.
- C'est un règlement, en somme ? demanda Lao.
- Je préfère utiliser le terme de contrat. En signant ce papier, vous vous engagerez envers le Ministère, car n'oubliez pas que vous avez, bien entendu, une grande indépendance, mais vous êtes avant tout des envoyés du Ministère, et dépendez de celui-ci. Le Ministère s'engage lui aussi, bien évidemment, à faire tout ce qui est en son pouvoir pour vous aider. Il vous faudra donc appliquer ce code de conduite, qui a été élaboré pour vous garantir les meilleures conditions possibles et la plus haute protection. Je vais donc vous lire les termes de ce contrat, si personne n'y voit d'inconvénient.
On écoute le silence pendant quelques instants. Tous les visages affichent une moue perplexe. Qu'est-ce que c'est que ça, encore ?
- Article un. Vous devez une obéissance absolue au Ministère, et donc exécuter les consignes qui vous seront données en toute situation, même si leur raison vous échappe. Ceci est une question de survie, car le Ministère sait ce que vous endurez et vous donnera donc des ordres pour votre bien à tous.
Article deux. Aucune personne étrangère à l'équipage ne peut monter sur le vaisseau, sauf dans les cas suivants : si l'un des Corsaires est grièvement blessé, dans l'incapacité de se déplacer et qu'une personne extérieure peut lui porter secours, ou si vous rencontrez un autre équipage de Corsaires, lesquels sont alors autorisés à monter sur le vaisseau.
Article trois. Vous ne pouvez parler de votre expérience en tant que Corsaire à personne, mis à part entre vous.
Article quatre. Dans le Dehors, vous n'existez plus en tant que citoyen d'Arrakas, mais en tant que Corsaire. Vous êtes donc neutre, et ne devez en aucun cas prendre parti dans une quelconque affaire politique. De la même façon, aucune cité-bulle n'a le droit de vous traiter en ennemi. Si vous êtes victimes de violences ou d'injustices dues à votre provenance, faites immédiatement appel au Ministère.
Rasgutt lève les yeux de son papier quelques instants, et nous regarde tous.
- Cet article est très important, insiste-t-il. Vous n'êtes pas sans ignorer qu'il existe de très fortes tensions entre certaines cité-bulles, et vous vous en rendrez compte très concrètement lorsque vous commencerez à sillonner le Dehors. Nombreux sont les gouvernements qui sont tiraillés par l'envie d'attaquer et de ruiner les autres cité-bulles. Mais il existe un accord très important, signé par toutes les villes, qui stipule que les Corsaires sont absolument neutres, et qu'il est donc formellement interdit de les considérer comme une population ennemie, quelle que soit leur provenance. Vous ne pouvez donc pas être attaqués, mais si, par malheur, c'est le cas, contactez-nous immédiatement car cela signifie un manquement au contrat de la part d'une des villes, et c'est une faute très grave, qui équivaut quasiment à une déclaration de guerre. Me suis-je bien fait comprendre ?
On hoche tous la tête, interdits. D'ailleurs, moi, j'ai que très vaguement entendu parler des tensions entre les cité-bulles par le passé. Ça doit encore être un truc qu'on n'apprend pas aux mousses, ça. Mais vu le ton grave qu'a pris Rasgutt pour évoquer la chose, j'imagine que c'est du sérieux.
- Article cinq. Le capitaine du vaisseau doit tenir chaque jour un carnet de route, et y raconter absolument tout de façon détaillée.
Article six. Personne ne peut lire ce carnet de route, mis à part un membre du Ministère s'il en fait la demande pour quelque affaire importante.
Article sept. Pour la sécurité de l'équipage, vous devrez être armés durant toute sortie à l'extérieur du vaisseau.
Article huit. Une éventuelle grossesse doit être immédiatement interrompue
Article neuf. Vous n'avez pas le droit de demander à quitter l'équipage. Vous êtes engagés sur le vaisseau jusqu'à la fin de son service.
Et ça continue, et ça continue. On arrive à quinze articles. Puis vingt. Puis vingt-cinq. Enfin, Rasgutt clos la séance, avec le vingt-septième article. Bah dis donc ! Je sais pas bien ce que je dois penser de tout ça.
Il pose le papier sur la table, et nous invite à venir signer. Lentement d'abord, les premiers se lèvent et s'exécutent. Un à un, ils font tous de même, et pour finir, personne ne proteste. Nos quatorze signatures sont finalement apposées en bas du Serment.


[Lazuli] Juste après la signature du Serment, nous nous installâmes, Täher et moi, dans les fauteuils du salon ( ils étaient si grands et si moelleux que j'avais l'impression qu'ils m'engloutissaient à chaque fois que je m'y asseyais ) et fûmes rejointes par Lao, Neith et Beo, qui visiblement n'avaient eux non plus rien à faire de leur fin d'après-midi.
- Je prendrais bien un verre de liqueur d'elcarancia ! s'exclama Neith. Beo, il y a moyen que tu nous trouves ça ?
Le cuisinier fit mine de réfléchir intensément en se grattant le menton.
- Mmmh, je ne sais pas si ça va être possible... Et puis, t'es pas un peu jeune pour boire de l'alcool, toi ? fit-il en riant.
- J'ai fêté mes onze ans la semaine dernière, je suis un homme maintenant ! ironisa l'intéressé, mimant la voix fluette d'un enfant.
- Pour être un homme, ce qu'il te faudrait, c'est une fille, mon vieux, et j'ai bien peur que tu sois dans le pétrin à ce niveau là !
Sur ce, Beo partit en riant dans les cuisines, sans laisser à Neith le temps de répliquer. Il faisait une drôle de tête d'ailleurs, Neith. Je souris.
- Regardez-moi ces chamailleries, se moqua Täher. On dirait un vieux couple.
C'était la vérité. Je n'en revenais pas. Les deux hommes s'étaient connus en début de semaine, et semblaient déjà de vieux amis. Ils s'envoyaient continuellement des boutades et tous les soirs, pendant le repas, je les entendais rire à pleins poumons. Pourquoi l'intégration était-elle une chose si facile pour certains, et une véritable épreuve pour d'autres ? La plupart des membres de l'équipage étaient encore des étrangers pour moi. Je commençais à peine à nouer de timides liens d'amitié avec Elke, qui se révélait très attentionnée et pleine d'allégresse et de bonne volonté en ma compagnie, et avec Jinko, le seul des trois autres mousses qui semblaient être capable de parler à d'autres fins que de grogner colère, mépris ou mécontentement. Dink et Jilal, les deux autres, me faisaient un peu peur à vrai dire, et j'en étais restée avec eux à une relation cordiale et silencieuse, bien que nous travaillâmes tous les jours ensemble.
Beo revint des cuisines, une bouteille et cinq verres entre les mains, il en servit un à chacun d'entre nous, et s'assit à son tour. Je bus une gorgée du breuvage, et savourai cette sensation bien connue que procurait l'alcool lorsqu'il descendait le long de la gorge, traçant son chemin brûlant qui échauffait toutes les fibres du corps par là où il passait, et laissait derrière lui une chaleur diffuse des plus agréables. Je n'abusais jamais de l'alcool, mais à petite dose il avait sur moi l'effet bénéfique de me libérer de mes peurs et de briser les barrières mentales qui s'érigeaient malgré moi dans mon cerveau. Le contact avec les autres en était alors facilité.
Je me laissai aller à reprendre un verre, puis deux, et de plaisanterie en plaisanterie, finis par me sentir totalement à l'aise, sensation que je n'éprouvais que trop rarement.
- Qu'avez-vous pensé de ce Serment ? demandai-je à l'assemblée, ayant moi-même été très surprise de ce contrat de dernière minute.
Je constatai que Täher se rembrunit immédiatement, comme si par ces paroles j'avais fermé en elle le tiroir d'où elle puisait sa jovialité et sa spontanéité.
- J'ai l'impression qu'on s'est moqué de moi, fit Beo. C'est tout de même étrange qu'ils nous parlent de ça la veille du départ ! Mais bon, nous avons toujours su que nous serions à la botte du Ministère, de toutes façons. Tant qu'on nous laisse un minimum de liberté d'initiative, ça ne me dérange pas.
- Moi je trouve que c'est une bonne chose, répondit à son tour Lao, les yeux dans le vague. Ça va nous recentrer sur notre mission, car j'imagine que nous aurons tous tendance à papillonner autour des mille et unes choses qui nous captiveront, une fois dans le Dehors ! C'est vrai cependant que c'est surprenant qu'ils ne nous en parlent que maintenant.
Je remarquai que Neith se gardait soigneusement d'exprimer son avis, ce qu'il n'eût de toutes façons pas à faire puisque Täher répondit à son tour, les sourcils froncés.
- Et moi ça m'inquiète beaucoup. Ça ressemble presque à un traquenard ! Pourquoi nous ont-ils caché l'existence du Serment par tous les moyens pendant des années, selon vous ? Ils vont nous piéger, ça me paraît évident. Pour l'instant, chacune de ces règles peut sembler relativement justifiée – encore que, certaines me dérangent beaucoup – mais je parie mon gouvernail que ce Serment sert leur intérêt, et qu'ils pourront ainsi nous empêcher de faire certaines choses... dérangeantes à leurs yeux. Le moment était très bien choisi, en plus : nous partons demain ! Le départ n'a jamais été aussi proche pour nous, et nous en rêvons tous depuis des années, comment aurions-nous pu refuser de signer ? Non, je pense que c'est un stratagème pour mieux nous coincer plus tard.
- Tu parles tout de même du Ministère... rétorquai-je. Je comprends ta méfiance, mais je pense que nous n'avons rien à craindre de ce côté-là. Ce sont eux qui ont créé le concept des Corsaires, et jusqu'à présent je n'ai jamais entendu parler d'une quelconque manigance de leur part... Et puis quel intérêt pourraient-ils avoir dans cette affaire, de toutes façons ?
- Je n'en ai aucune idée. Mais une chose est sûre, je serai vigilante. Et ils ne m'endormiront pas avec leurs « vous êtes les héros de notre temps » et tout leur blabla. Ce Serment a quelque chose de louche.
- C'est vrai que le Rasgutt ne m'inspire aucune sympathie, fit Beo, mais je ne pense pas qu'il faille mettre tous les employés du Ministère dans le même sac. Nous avons quand même beaucoup de chance, à Arrakas. Il paraît qu'à Forrhoé, leur Ministère est corrompu jusqu'à la moelle et que la misère s'étend. Je ne pense pas qu'ils nous veuillent du mal.
- Une chose est sûre en tout cas, ils veulent appuyer leur autorité sur nous, s'exclama Neith, une flamme de détermination dans les yeux, et ça ne me plaît pas non plus. Vous avez entendu comme moi le premier article, stipulant que nous devons obéir aveuglément à tous leurs ordres ? Que nous soyons leurs envoyés ou pas, nous avons notre mot à dire ! J'ignore s'ils manigancent quelque chose, mais je ne me gênerais pas pour leur faire savoir si l'une de leurs directives me déplaît.
Je n'étais moi-même pas très à l'aise avec ce contrat de dernière minute, effectivement, mais j'avais confiance en le Ministère. Il me semblait surréaliste qu'ils puissent nous mener par le bout du nez. Le Ministère avait par ailleurs réalisé de très bonnes choses à Arrakas, durant les dix dernières années, et avait toujours agi dans l'intérêt des citoyens.
Je réalisai que Täher m'agaçait. Pourquoi ? Je n'aurais su le dire. Sa prodigieuse confiance en elle, peut-être. Moi qui étais continuellement en conflit avec moi-même, il m'était insupportable de la voir ainsi réussir à s'intégrer partout où elle allait, et susciter l'attention et le respect dès qu'elle ouvrait la bouche. D'ailleurs, je lisais déjà dans les yeux de Neith ce qui ressemblait à de l'attirance. Ça crevait les yeux, il buvait les paroles de Täher comme si elle prodiguait une sainte parole. Il en pinçait donc déjà pour elle ? Elle était belle, c'est vrai. Très belle, malicieuse, spontanée, vive d'esprit. Mais elle m'agaçait profondément. Elle était tout l'inverse de ma personne, et soulevait encore une fois cette question : allais-je rester, encore et toujours, cette petite boule de terreur, recroquevillée dans un coin, à laquelle personne ne prêtait jamais attention ? Allais-je réussir un jour à m'imposer et à briller, à donner envie aux autres de venir vers moi ?
Moi aussi, j'aurais aimé qu'on me regarde comme Neith regardait Täher.

[Beo] Le soir même devait avoir lieu la dernière rencontre avec les Tuteurs. Il s'agissait, en quelques sortes, d'une tradition chez les Corsaires : le dernier soir de la semaine de préparation se devait d'être clos par un repas partagé entre les quatorze Corsaires et leurs dix Tuteurs, après quoi ils disposaient de toute la soirée pour s'entretenir une dernière fois avec leur Tuteur, voire faire la connaissance de ceux des autres si cela leur chantait. Durant cette soirée étaient généralement délivrés les ultimes messages de sagesse, conseils et encouragement, et le tout s'achevait souvent par de déchirants adieux.
Le repas avait été méticuleusement préparé, c'est moi qui vous le dit ! En entrée, des racines de pécoline et des fleurs de rhabon, avec juste ce qu'il fallait de sauce bigorre et de graines carcanes pour relever le goût et picoter les langues. Puis, trois immenses plats de cuisseau de boltugue à la peau dorée par la cuisson à la broche, marinés dans un peu d'alcool de kholandre, et accompagnés de pommes de guil sautées ( ces excellents fruits qui poussent dans la boue ! ) et d'herbes de Tsegaya. Enfin, une tarte aux pils et aux bataracs. Du grand art culinaire. J'avais par ailleurs pris grand soin de disposer vingt-quatre belles assiettes sur l'immense table en bois noir, et d'arranger celle-ci de la plus belle façon qui soit.
Bah dis donc, j'avais hâte de voir la tête de Bali quand il goûterait à tout ça ! Comme d'habitude, il ferait plusieurs interminables mises en bouche qui lui donneraient l'air d'un vieillard gâteux, et puis, s'il était satisfait, il sourirait en disant « C'est bien, Béloche, mon petit, c'est bien ! Continue comme ça et tu deviendras un véritable architecte de l'assiette ! ». Architecte de l'assiette, c'est comme ça qu'il disait.
Les Tuteurs des uns et des autres n'allaient pas tarder à arriver, d'ailleurs. Je supposais que la plupart d'entre eux n'étaient plus tout jeunes, ce serait un joli débarquement du troisième âge. J'avais bien du mal à m'imaginer comment se déroulerait cette soirée. Ils étaient nos pères, nos mères, ils étaient ceux qui avaient modelé nos vies et nos personnalités comme l'on pétrit la pâte du pain. Ils nous avaient mené, peu à peu, à ce moment, qui était maintenant éminent. Et à vrai dire, j'avais fichtrement aucune idée de comment on faisait, pour dire adieu à la seule personne qu'on avait bien connu et côtoyée quotidiennement pendant plus de quinze ans. Bah, on verrait bien. Tout ce que je pouvais faire pour le moment, c'était faire tout mon possible pour que nos visiteurs se pourlèchent les babines et se remplissent la panse dans les règles de l'art.
J'étais dans les derniers préparatifs du repas ( c'est le moment que je préfère, les détails qui font tout, pour ainsi dire : on accommode joliment les serviettes autour de la table, on presse une noix de kal sur les rebords des verres et l'on y dépose ensuite un peu de sel et d'épice de carhe, petite astuce de mon invention qui permet de relever le goût de n'importe quelle boisson, on saupondre la tarte de bataracs d'une fine couche de sucre caramélisé... ) lorsque j'entendis la porte de la cuisine – un vrai désastre, cette porte, elle poussait d'interminable gémissement à chaque allée et venue dans la pièce – s'ouvrir. Je me retournai et constatai, non sans surprise, qu'il s'agissait de Drizzt, notre éminent second, avec qui je n'avais pas échangé un seul mot depuis mon arrivée. C'est qu'il était bien silencieux, le gaillard. Jinko et moi lui avions octroyé l'affectueux surnom de « Sire Nez ». Il faut dire que le second était tout aussi remarquable par son appendice nasal que le capitaine l'était par sa taille, et nous avions tous deux constatés que lorsque Drizzt était contrarié et qu'il fronçait les sourcils, ses narines frémissaient et se contractaient, comme s'il s'agissait d'un mécanisme étrange de son métabolisme, ce qui lui donnait un air de rapace assez menaçant. Malgré tout, d'une certaine façon, je l'aimais bien ce bonhomme. J'étais quelqu'un de simple et je n'avais aucune raison d'entretenir une rancœur envers qui que ce soit. - Je viens voir un peu où en est le repas. Deux des Tuteurs sont déjà arrivés, et avec la traditionnelle demi-heure de retard, vous devriez avoir encore un pe de temps pour terminer tout ça...
- Inutile, c'est prêt, fis-je, fier du repas que j'avais préparé.
Drizzt hocha la tête d'un air satisfait, et avant qu'il ne se retourne pour vaquer à ses occupations, je me décidai à retenir cet étrange bonhomme en ma compagnie.
- J'vous offre un verre, quelque chose ? proposai-je. Si ça vous intéresse, j'ai de très bonne bouteilles de balt cachées dans un coin, ce serait avec plaisir que je vous offrirais une petite choppe.
Nul homme ne pouvait résister à la tentation du balt ! Cet alcool n'avait rien de la subtilité de la liqueur d'elcarancia, qui était beaucoup plus chère. Le balt était fait à base de jus de noix de kal fermenté, c'était un alcool simple et riche, de ceux qui vous remplissent la panse aussi bien qu'un bon repas en deux choppes. C'etait "l'alcool des prolétaires" comme le disaient les gens de la classe haut ( ces fichus aristocrates qui passaient leur vie dans de luxueux salons à siroter des alcools sirupeux et à jouer aux cartes ). Mais pour ma part, j'avais toujours raffolé du goût suave et sucré de cette boisson, et c'était sans doute également le cas de Drizzt car il accepta ma proposition d'un hochement de tête.
- Ma foi, pourquoi pas.
Je me hâtai d'aller chercher deux choppes et les remplis à ras-bord du liquide brun. Rien de tel qu'un petit apéritif avant un bon repas !
- Santé, fis-je en entrechoquant ma choppe contre celle du second.
J'avalai une longue gorgée de balt, puis, décidé à en apprendre un peu plus sur celui qui allait nous superviser tout au long du voyage, je tentai de lancer la conversation, puisque ce bonhomme aux airs rapaces n'allait de toute évidence pas s'en donner la peine.
- Ah, ça fait du bien par où ça passe, hein ? Y'a rien d'mieux qu'une petite choppe pour se remettre un peu de ses émotions... Ce soir nous allons voir nos Tuteurs pour la dernière fois, et demain c'est le grand départ ! J'avoue que je eme sens tout chose, et j'ai bien vu que le reste de l'équipage aussi.
- En effet, approuva Drizzt d'un air grave. La pilote semblait si chamboulée aujourd'hui qu'elle a commis plusieurs erreurs par manque de concentration, pendant la simulation qu'elle a fait après le déjeuner. Elle qui exécute toujours tout à la perfection...
Le second faisait preuve d'une froideur et d'un professionnalisme quelque peu déconcertants.
- Et vous, pas trop nerveux ? tentai-je. Vus ne vous sentez pas remué par la perspective du départ imminent ?
Drizzt marqua deux secondes de pause avant de répondre.
- Vous savez, j'ai autant envie que n'importe lequel d'entre nous de découvrir le Dehors. Mais je ne suis pas là pour m'émouvoir. Je suis là pour veiller à ce que tout se passe bien à bord, et pour superviser les commandes du vaisseau. Ce n'est pas mon rôle de me laisser aller à la sensiblerie.
Je le dévisageai un instant, tenté de lui dire de laisser de côté son personnage et de s'exprimer sur ce qu'il ressentait réellement. Mais en voyant son visage, son regard totalement neutre et tranquille, je compris qu'il disait vrai. Notre honorable second Drizzt Foelang ne ressentait aucune excitation, ni émotion, à l'idée du départ proche. Je compris dès cet instant qu'il s'agissait d'un homme de sang-froid, non d'un homme de sentiment, et me persuadai du même coup qu'il allait être d'une aide précieuse pendant le voyage.
- Eh bien, lâchai-je, je suis dépassé. Ça doit être un bien étrange spectacle pour vous que de nous observer, pauvres humains en proie à des vagues d'émotions incontrôlables.
Drizzt laissa échapper un rire rauque, bref mais sincère.
- Oh, je suis moi aussi un pauvre humain désemparé parfois. Mais dans d'autres domaines. A présent, si vous me le permettez, je dois me retirer, j'ai à faire.
Il but l'intégralité de sa choppe d'une seule et interminable gorgée, m'octroya une tape amicale sur l'épaule en guise de remerciement et s'en fut aussi vite qu'il était arrivé. Je restai quelques intants immobile, la choppe dans les mains.
- Drôle de bonhomme, me fis-je à moi-même.

[Elke] J'ai toujours été atteinte du syndrome du "ça n'arrive qu'à moi" , mais il faut dire aussi que j'avais toujours eu un don évident pour me retrouver dans des situations abracadabrantes. Je me levais tous les matins en me demandant quelle chose absurde il allait bien pouvoir m'arriver aujourd'hui.
En cette solennelle veille de départ, la nature avait une fois de plus décidé de se liguer contre moi - juste histoire de s'amuser un peu - et, lors de la révision intégrale des moteurs que j'avais effectuée aujourd'hui, comme il se doit bien évidemment de le faire avant le départ, j'avais eu la surprise de trouver un rongeur de taille spectaculaire logé entre deux réservoirs. Je n'ai rien en soi contre les rongeurs, ni contre le fait que l'un d'eux souhaite faire son nid entre les démentielles installations qui allaient faire avancer le vaisseau, engin de plusieurs tonnes. Après tout, si j'avais été rongeur moi-même, c'est sans hésiter dans un moteur que j'aurais élu domicile. Hélas, ce petit invité était fort peu désirable dans les circonstances actuelles, et je dus donc me résoudre à le sortir de là. Seulement, on m'avait formé de longues années pour rafistoler des moteurs, non pas pour poursuivre des créatures sournoises. La bestiole ne tenait pas en place et se baladait tranquillement entre les tuyaux, les réservoirs, les tubes et tout ce bazar que l'on peut trouver dans ce genre d'endroit, m'obligeant à me pencher de plus en plus. C'est donc assez miraculeusement que je réussis à l'attraper après moult efforts, alors que j'étais enfoncée dans le moteur jusqu'aux hanches et n'avait presque aucune liberté de mouvement. Et, bien évidemment, restai coincée. Il m'avait fallu une bonne heure et demie pour démonter le moteur pièce par pièce et le remonter ensuite, tout en prenant soin de ne pas laisser s'échapper l'animal qui avait provoqué toute cette agitation. Une fois sortie, épuisée, j'étais plus sale et tâchée que je ne l'avais jamais été, à peine une heure avant l'arrivée des Tuteurs. Je courus donc aux cabines histoire de me rendre présentable, et ajoutai la mésaventure aux nombreuses autres que j'avais vécu en me faisant la réflexion qu'il faudrait un jour que j'écrive un recueil, parce que, tout de même, c'était pas possible d'avoir autant de poisse.

Je sortais donc fraîchement de la douche, les cheveux encore humides - je détestais ça, par ailleurs mes cheveux avaient une fâcheuse tendance à boucler d'une façon tout à fait grossière lorsqu'ils étaient mouillés - et la serviette autour du cou, et quelle ne fut pas ma surprise en arrivant dans le salon d'y découvrir Hakks et Tokus accompagnés de deux vieillards qui devaient bien taper dans les 80 ans, si ce n'est plus, assis autour d'une table basse et très concentrés sur une partie de carte qui semblait trépidante. L'un des deux vieillards, par ailleurs, n'était autre que Dulcha, mon Tuteur, que je voyais à présent plein d'entrain et déployant toute son énergie dans la partie de cartes.
- Je remporte la manche ! s'exclama le vieillard inconnu, affichant un sourire victorieux tout en s'emparant des cartes étalées sur la table.
- Encore ! s'indigna Hakks, qui regardait le jeu d'un air désespéré.
- Pourtant on a triché selon les règles de l'art, gémit Tokus, ahuri. Hakks, ce gars est plus fort que nous. Comment avez-vous triché ? Apprenez-nous votre truc.
- Nous n'avons pas triché, fit Dulcha d'un air espiègle. Vous savez, quand on est mécanicien pendant 20 ans à bord d'un rafiot volant, tous les moyens de divertissement sont bons. J'ai beaucoup d'expérience, voilà tout, et je dois avouer que mon compagnon ne s'en sort pas mal non plus. Excuse-moi, j'ai encore oublié ton nom, comment t'appelles-tu ?
L'autre vieillard, qui semblait plus vieux que mon Tuteur, avait une longue barbe lisse et blanche, qui lui donnait des allures de maître sorcier. Il avait un air si mystique et si espiègle que je n'aurais pas été surprise un seul instant si l'on m'annonçait qu'il était doté de pouvoirs étranges et surnaturels. Ce gars-là semblait venir tout droit d'une autre dimension.
- Bali, mon cher, je m'appelle Bali. C'est très drôle, ce jeu, il faudra que j'y joue plus souvent !
Hakks se renfrogna et grogna.
- On en reparlera dans 20 ans. On va s'entraîner dur, pas vrai Tokus ? Nous aurons notre revanche.
Dulcha éclata de rire. Je souris et décidai de signaler ma présence.
- Eh bien, à ce que je vois, c'est vrai ce qu'on dit, fis-je je d'un ton volontairement moqueur. Les grands esprits se rencontrent.
Toutes les têtes se tournèrent instantanément vers moi et Tokus, ne relevant pas le sarcasme de ma phrase, s'exclama :
- Elke ! Nom d'un boltugue désamarré, c'est vraiment lui ton Tuteur ? Non, parce qu'il est particulièrement sournois si j'étais toi je me méfierais à l'avenir.
Je souris largement.
- Bien sûr, fis-je. C'est lui qui m'a tout appris, alors je te conseille de ne pas trop me chercher, je tiens beaucoup de lui tu sais.
Je vis briller dans les yeux de Dulcha cette lueur d'amusement et de fierté que je connaissais si bien, et n'attendis pas un instant de plus pour aller l'enlacer. Mon Tuteur était ce que j'avais de plus cher au monde, et je savais que n'importe lequel des Corsaires comprendrait parfaitement cela, même ces deux détraqués de Hakks et Tokus.
- C'est bon de te revoir, ma grosse, gloussa Dulcha.
Il se retourna ensuite vers les deux chasseurs.
- De mon temps, les chasseurs étaient deux colosses taillés dans l'acier.
Hakks prit une mine vexée.
- On se calme l'ancien. On n'a peut-être pas les bras, mais on a l'esprit, se défendit Tokus.
- Un esprit bien tumultueux et farceur, à ce que je vois, intervint le dénommé Bali. Je me demande bien ce qu'il va en résulter pendant le voyage ! Faut avouer que vous faites une bonne paire, tous les deux.
Les deux chasseurs affichèrent ouvertement leur ravissement suite à la remarque de Bali.
- Oh, Beo vous parlera sûrement de nous ! fit Hakks. C'est qu'il a déjà été témoin de pas mal de nos coups, le cuistot. On l'aime bien, vot' petit protégé, pas vrai Tok' ? Il a une bonne gueule, il est franc, drôle, et personnellement je me régale avec sa bouffe !
- Oui, confirma Tokus. Son énorme rire me faire un peu peur parfois, mais on l'aime bien ! On s'occupera bien de lui vous inquiétez pas.
Je regardai le vieillard à l'air espiègle. Ainsi, c'était donc le Tuteur de Beo ! Quand o y réfléchissait, ça semblait tout à fait logique. Il y avait la même lueur hilare dans leurs yeux et je comprenais maintenant de qui Beo avait hérite sa d'ores et déjà légendaire bonne humeur. Ce Bali se devinait être une personne pleine d'entrain et d'espièglerie.
- J'ai hâte de rencontrer les autres membres de l'équipage ! s'exclama Dulcha. Ca m'a l'air très prometteur tout ça.
- Allons-y sans plus tarder, proposai-je.
Ils se levèrent tous de leurs sièges, et nous nous dirigeâmes vers le réfectoire, guidés par les délicieuses odeurs qui émanaient de la cuisine. En chemin, j'entendis Dulcha glisser discrètement à Hakks et Tokus :
- Au fait, jeunes gens, je vous ai menti. J'ai triché pendant la partie.
Les deux chasseurs émirent quelques grognements indignés, et Dulcha rit de bon cœur. Mais ces quelques petites rancœurs s'effacèrent bien vite lorsque nous arrivâmes au réfectoire, où un délicieux repas nous attendait.

[Lao] Nous sommes tous assis autour de la grande table de bois noir, Tuteurs et protégés assis côte à côte. Tout au bout sont assis les mousses. Je les ai observés, depuis le début du repas. Pas d'anciens assis à leur côté. Ils sont là, tous les quatre, regroupés, comme pour former un rempart contre la tempête. Il y a comme une amertume dans leurs yeux qui fuient les nôtres. Toute leur attention semble captée par les divins plats de Beo, qui s'enchaînent pour le bonheur des vingt quatre gosiers réunis ce soir. Pourquoi ce silence, pourquoi cette résignation de leur part ? Pourquoi donc acceptent-ils d'être laissés à part et de devenir précisément ce que l'on pense d'eux ? Pourtant j'avais cru voir cette lueur téméraire dans les yeux de Jinko. Quand je l'ai vu, je me suis dit "lui, c'est un gars qu'ira jusqu'au bout de ses initiatives, foi de Lao". Et le voilà à présent, la tête entre les mains, ruminant ses humeurs, vagabondant dans son monde intérieur. Chez Lazuli aussi, j'ai senti ce brin d'audace et de courage. Elle n'en n'a pas l'air, derrière ses grands yeux dans lesquels on peut discerner toutes les sortes de bleu existantes. C'est une subtile nuance, il faut l'observer finement pour s'en rendre compte. J'en ai fait un petit jeu personnel, et chaque jour, je la regarde furtivement. Cette fille a le regard changeant. Le regard océan, le regard azur, le regard ciel, le regard saphir, le regard abyssin, parfois un peu tout cela à la fois. Aujourd'hui elle a les yeux d'un bleu obscur et fatigué. Comme une ondine égarée chez les chevaucheurs des cieux que nous sommes tous, comme une étrangère a la vie que nous menons. Quant à Jilal et Drizzt, je reconnais que j'ai plus de mal à les cerner. Jilal semble sans cesse émaner une rage qui me dépasse. Je sais à merveille interpréter les colères du monde et des flux magnétiques, mais celles des humains résultent bien plus problématiques.
J'ai longtemps pensé que l'humanité était comme le magnétisme, qu'il s'agissait d'un sujet vaste et complexe, mais qu'il suffisait pour comprendre l'homme et ses raisonnements, d'en déterminer les éléments, les causes et les besoins fondamentaux, ainsi que ses processus de développement, pour être capable de le comprendre et d'anticiper ses actions. J'étais à vrai dire convaincu que le comportement humain pouvait s'expliquer et se réfléchir de façon mathématique, pour ainsi dire. Liora, ma Tutrice, m'a souvent repproché de raisonner ainsi. "L'homme est une exception à une règle qui n'existe pas" , me disait-elle souvent. J'ai fini par comprendre, avec le temps, que rien n'était plus complexe, incertain, imprévisible et fascinant que le comportement humain, et que malgré toutes les théories que j'avais élaborées au fil des années, je ne savais rien dans ce domaine là. C'est à ce moment là que je me suis mis à observer, à observer passionément tout élément pouvant enrichir mon étude silencieuse de ceux de mon espèce.
- Encore dans les nuages ? me fait Liora en souriant, me tirant du même coup de mes réflexions.
Je redresse bursquement la tête, et lui souris faiblement. Je sais que je n'ai aucune explication à donner à Liora. Elle me connaît parfaitement, sans doute mieux que moi-même. Sans qu'elle ait besoin d'ouvrir la bouche, je sais déjà ce qu'elle pense. J'ai des années devant moi pour observer mes compagnons de bord. En revanche, elle, je ne la reverrais plus avant longtemps. Très longtemps. Peut-être même jamais.
- Tu sais, les questions qui vous assaillent tous à présent, ne peuvent pas se résoudre en calculant des probabilités et des éventualités. Je suis persuadée que tu vas recevoir avec tous ces gens-là l'enseignement qu'il te manque, celui que je n'ai pas su te donner.
Liora a toujours été ainsi. Elle a la soixantaine bien tappée, les yeux pétillants de malice et d'intelligence, mais elle semble toujours avoir quelque chose à se repprocher. Il y a maintenant de longues années que je l'observe, en me demandant d'où peut bien venir cette culpabilité qui semble l'habiter depuis si longtemps, et qu'elle retranscrit dans chacun de ses actes. Je la regarde, sans prononcer un mot. Elle sait très bien ce que signifie ce regard-là, et me sourit.
Non, Liora, tu te trompes, tu m'as appris tout ce que j'avais besoin de savoir, tu as été la pièce maîtresse de ma vie pendant toutes ces années et ma reconnaissance est infie.

[Täher] L'intensité émotionnelle de ce repas était si forte que l'air ambiant semblait s'en être densifié. Il y avait dans les yeux de tous mes camarades des lueurs et des chimères que je n'y avais encore jamais vues, comme s'ils laissaient enfin se manifester toutes les inquiétudes, tous les souvenirs et toute l'affection qui les habitaient. C'était d'une étrange beauté de voir chacun des Corsaires savourer ses derniers moments aux côtés de la personne qui l'avait éduqué.
Un bien curieux spectacle, à vrai dire, que d'observer le Tuteur de chacun d'entre eux. Certaines paires Tuteur-Corsaire paraissaient faites de la même pâte. Beo et le petit vieillard malicieux assis à son côté dégageaient la même onde de bonne humeur et d'espièglerie. Quant à Hakks et Tokus, il était aisé de comprendre d'où ils tiraient leur bon goût pour la pitrerie lorsque l'on voyait leur Tuteur, qui affichait un sourire hilare depuis le début du repas. En revanche, certains d'entre eux étaient comme le jour et la nuit. Lao, silencieux et taciturne, était accompagné d'une femme aux yeux incroyablement doux dont le regard révélait une grande intelligence et une ouverture d'esprit infinie, aussi chaleureuse et invitante que Lao était intrigant et indéchifrable.
La plupart d'entre eux étaient très solennels, trop à mon goût. Ces derniers moments partagés avec les Tuteurs étaient à mon sens une célébration, et non pas l'enterrement d'une vie, comme certains semblaient le concevoir. Une joie et une émotion étranges s'étaient emparées de moi et j'entretenais avec Graco, mon Tuteur, une discussion joyeuse et animée depuis le début du repas. Il avait toujours su me faire rire, du plus lointain que je me souvienne, et je lui étais profondément reconnaissante de ne pas faire des ces derniers moments des instants graves et marqués. Je n'aimais pas les au revoirs, je n'avais jamais aimé ça.
- Il y a plein de beaux garçons, dis donc. Je sens que tu vas t'en donner à coeur joie, ma jolie, ricana Graco.
Je rouspétai quelqus instants.
- Dis pas de bêtises. J'ai plutôt intérêt à m'éprendre follement de mon gouvernail parce que c'est avec lui que je vais passer le plus clair de mon temps... gromelai-je, d'un air faussement exaspéré.
Graco me fit un large sourire, dévoilant quelques dents manquantes.
- Il faudra me raconter vos ébats, dans ce cas.
J'éclatai de rire et avalai une bouchée supplémentaire du délicieux petit plat que nous avait concocté Beo.
- Je ne plaisante pas, insista Graco. J'en ai déjà repéré un qui te regarde en coin...


[Neith] Cette fille me rend dingue. J'adore sa façon de jeter sa tête en arrière lorsqu'elle part dans l'un de ses grands éclats de rire. Je ne sais presque rien d'elle, mais elle dégage un genre de sensualité animale qui m'a plu dès le premier jour. Et tellement belle...
Les choses vont vite. C'est effrayant. Je pensais qu'il me faudrait des mois et des mois pour commencer à connaître mes partenaires, à m'attacher aux uns et aux autres, à m'agacer, à m'émouvoir. Nous ne sommes pas encore partis que je ressens déjà une foule d'émotions se presser dans mon corps. Je n'ai jamais bien su maîtriser tout ce qui se passe là dedans, à l'intérieur. Ça ne fait qu'une semaine, et j'ai su me contenir, ainsi que tous les autres. Mais les masques finiront par tomber. J'ai peur qu'à la première difficulté, le surplus d'émotions et de responsabilités qui sont les nôtres fassent tout exploser.
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