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Lecture d'un chapitre



Lecture du chapitre 6
Nom de l'œuvre : Les Racines Magnétiques Nom du chapitre : L'envol de la Nébuleuse
Écrit par Kailianna Chapitre publié le : 14/9/2011 à 16:35
Œuvre lue 12465 fois Dernière édition le : 14/9/2011 à 16:35
[Sirus] Aujourd'hui aux premières heures du jour, Rasgutt est parti. Je l'ai entendu se glisser dans le couloir et quitter le vaisseau comme un roublard satisfait s'éloignant des lieux du crime. Il n'a pas fait de discours grandiloquent comme à son habitude et est parti sans demander son reste. Qui l'aurait écouté de toutes façons ? Les voix de nos Tuteurs résonnent encore dans nos têtes, et nul envoyé du Ministère, quel que soit son prestige, ne pourra trouver écho en nous comme eux on su le faire. Sans doute en est-il conscient.
Il est cinq heures du matin. Les autres n'en ont plus que pour quelques minutes à profiter du doux sommeil dans lequel ils sont plongés avant que le capitaine ne sorte de sa tanière pour rôder autour des cabines et réveiller en rugissant les retardataires. Je pourrais tout comme eux nager dans mes songes et dans les lointaines dimensions du sommeil à l'heure qu'il est. Mais un impétueux besoin de faire mes adieux s'est emparé de moi et m'a réveillé avant même que les premières lueurs du jour ne viennent caresser le Dôme. D'une certaine façon, j'imagine que chacun d'entre nous a ressenti cette nécessité, comme une réponse corporelle à l'intense activité émotionnelle provoquée par le départ imminent.
Je me retourne vers la ville, dont les lumières ténues semblent des centaines d'yeux me regardant avec curiosité. De quelle façon suis-je censé faire mes adieux à cet endroit qui a été ma geôle pendant toute ma vie ? Ma place n’est pas à Arrakas. Je doute d’ailleurs qu’elle soit quelque part. Je n’ai d’attachement pour aucun lieu, je n’aime que l’air et l’espace. Alors pourquoi est-ce que je ressens comme une pincée d’un je-ne-sais-quoi mélancolique en réalisant que ce sont mes dernières minutes dans cette ville ? Qui sait. J’exècre le sentimentalisme et l’exacerbation des émotions, mais c’est avec sérénité que j’accepte ce soudain flux émotionnel. On a le droit d’être un peu remués, lorsqu’on s’engage sur une route totalement inconnue sur laquelle on sait que l’on va déambuler une bonne partie de sa vie. Quelles surprises nous réserve le Dehors ?

[Nabion] - Dès que j'aurais donné le signal, tout va aller très vite, c'est pourquoi j'attends de vous la plus grande efficacité possible.
Lao décrocha un bâillement, chose qu'il sembla regretter à la seconde suivante. Comme pour me démontrer sa bonne volonté, il se redressa et ouvrit grand les yeux, l'air disposé à m'écouter religieusement.
J'avais rassemblé ici les quelques Corsaires qui seraient indispensables au lancement du vaisseau ( c'est à dire Lao, Täher, Elke, Sirus et les quatre mousses ) afin de leur faire une synthèse du déroulement des opérations, et avais dû les arracher de leur lit, pour la plupart. Il était aux alentours de six heures du matin, et le jour commençait à poindre timidement derrière le Dôme.
- Bien, repris-je. Une fois que vous serez tous à votre poste, je lancerai une fusée détonante depuis la partie supérieure du pont. À ce signal, les hommes du Ministère ouvriront les portes du Dôme, ce qui d'après leurs dires prendra à peu près une minute. Dès les premières secondes, d'autres hommes se chargeront de retirer les cales qui maintiennent le vaisseau. Vous avez sans doute remarqué que la Nébuleuse est posée sur une rampe. Lorsque seront retirées les cales, elle commencera donc à pencher vers l'avant et à glisser le long de la rampe, ce qui la précipitera vers les portes ouvertes. Néanmoins, il ne suffira pas d'attendre tranquillement que les choses se fassent d'elles-mêmes. Je laisse la parole à Lao pour vous expliquer quels phénomènes vont se produire.
La vérité est que j'en savais effroyablement peu au sujet de ces bizarreries magnétiques. Lao s'éclaircit la gorge et prit la parole.
- Eh bien, vous n'êtes pas sans ignorer que la cité-bulle d'Arrakas est pourvue d'un champ magnétique normalisé, comme toutes les autres. Cependant, dès que les portes s'ouvriront sur le Dehors, le champ intérieur et le champ extérieur vont se confronter, ce qui créera un déséquilibre et donc des remous, des variations de la densité de l'air et autres anomalies physiques. Selon la teneur du champ magnétique qui se confrontera au nôtre, que je ne pourrai malheureusement jauger et mesurer qu'une fois les portes ouvertes, tout peut arriver si l'on ne réagit pas à temps. Le vaisseau est actuellement paramétré sur man. 0, c'est à dire qu'il n'émet rien, il est magnétiquement neutre. Si le champ extérieur s'avérait instable, c'est à dire à caractère tempétueux, et très intense, le vaisseau pourrait être instantanément réduit en bouillie.
Plusieurs des Corsaires avaient soudainement pâli. Lao leur adressa un sourire et reprit son explication.
- Rassurez-vous, cela n'arrivera pas. Nous sommes actuellement au début de la saison creuse et de telles manifestations magnétiques n'ont aucune chance de survenir. C'était simplement pour illustrer mes propos. Le plus probable selon moi est que nous soyons confrontés à de puissants remous qui pourraient déséquilibrer le vaisseau, et éventuellement à une hausse de la gravité locale. Au moment de l'ouverture des portes, je me trouverai dans la cabine de pilotage, avec Elke et Täher. Mon rôle sera de faire mes analyses et mes calculs le plus rapidement possible, afin de déterminer à quel moment précis il faudra enclencher les moteurs. Elke, même si le vaisseau tangue, même si tu as l'impression que l'on va s'écraser, ne fais rien avant que je ne te donne le signal. Täher, dans les secondes qui suivront l'activation des moteurs, je te donnerai la fréquence magnétique sur laquelle tu devras paramétrer la Nébuleuse afin que son flux s'oppose au flux extérieur et qu'elle se mette ainsi à flotter dans les airs.
Il se tut, indiquant qu'il avait terminé son explication.
- Wow, fit Elke. Eh bien, je n'ai pas tout compris mais ce que j'ai à faire me semble clair. À tes ordres Lao.
Täher acquiesça, un sourire aux lèvres.
- Bien, repris-je, tentant de garder une contenance, bien que le discours de Lao ait été un parfait charabia pour moi aussi. Quant à vous, les mousses, vous allez devoir déployer les voiles le plus rapidement possible une fois Dehors, et rester alerte à ce qui se passe autour de vous car votre aide peut être sollicitée à tout moment lors du décollage. Sirus, tu devras nous transmettre le cap à suivre dans les premières minutes qui suivront notre entrée dans le Dehors. Bien. Tout le monde a compris ce qu'il a à faire ?
Ils approuvèrent tous d'un signe de tête.
- Alors allons-y.

[Täher] Le son de la fusée explosant dans les airs fit siffler mes tympans et résonna encore quelques secondes dans mes oreilles. Je jetai un coup d'œil à Elke, derrière moi, agrippée aux leviers d'enclenchement des moteurs comme si sa vie en dépendait (c’était peut-être bien le cas d'ailleurs). Sa bouche se tordit en ce qui semblait être un sourire, que je lui rendis comme je pus.
Nous pûmes voir les deux énormes portes de métal forgé du Dôme commencer à s'ouvrir dans un sinistre concert de grincements. L'effet fut immédiat. À peine les portes s'étaient-elles entrouvertes que je sentis comme une secousse se propager dans tous le vaisseau et faire trembler les mâts.
Je vis Lao, à côté de moi, commencer à manipuler avec frénésie tous ses instruments étranges, qui à mes yeux n'étaient qu'un amas de tubes, d'aiguilles, de tiges de métal et de lentilles de verre. Les gestes du magnéticien étaient incroyablement rapides et précis. On aurait dit un marionnettiste tentant de donner vie à ses enfants de bois et de ficelles. Bouche bée devant son expertise, je faillis me retrouver par terre lorsque survint une secousse plus forte que les autres qui venait d'ébranler tout le vaisseau. Je lançai un regard à Lao, qui me le rendit furtivement. Il ne s'agissait pas d'un remous. On venait de retirer les cales qui maintenaient le navire stable. Les portes étaient déjà à demi-ouvertes, et je sentis que la Nébuleuse commençait à pencher vers l'avant. Le mouvement était en marche.

[Jilal] Ça fait un bruit du tonnerre, ce bordel. Des grincements stridents. J'ai jamais aimé les sons aigus, ça me fait des frissons dans le bas du dos. Et puis elle penche, la putain de machine. Elle avance. On dirait un gros animal qui galère à tenir sur ses pattes. J'sais pas où est-ce qu'on va, ni comment on va arriver à passer ces portes sans s'écraser… mais on y va.

[Elke] La machine devient folle. Ça penche vers l'avant, à gauche, à droite. Déséquilibre, tournis. Le vaisseau semble sur le point de s'écraser d'un côté, mais soubresaute et se met à pencher en sens inverse. Ça vibre sous nos pieds, ça grince, ça saute. On prend de la vitesse. Les portes sont totalement ouvertes maintenant. Mais qu'est-ce que tu attends, Lao ?

[Lao] Mon cerveau est littéralement noyé dans un océan de nombres, d'équations et de formules. Le flux magnétique extérieur n'est pas bien méchant, comme je l'ai présumé. Mais je ne peux pas encore demander à ce qu'on lance les moteurs. Sinon la trajectoire va dévier et nous irons nous écraser contre le Dôme. Encore quelques secondes. Encore quelques secondes.

[Lazuli] C'est terrible comme ce vaisseau est grand et puissant, comme il bouge en nous emportant tous dans son élan, c'est terrible comme on n'est rien face à la fureur du monde et des machines. Je dois m'accrocher aux cordages pour ne pas tomber, ça tremble, ça secoue furieusement. Le vent fouette mon visage avec violence comme si la cité-bulle et son monstrueux Dôme voulaient me retenir captive.

[Täher] Nous sommes sur le point de franchir les portes. Le vaisseau est devenu fou. Nous allons tous passer par dessus bord.
- MAINTENANT, hurle Lao.
Elke baisse précipitamment les trois leviers des moteurs.
- Täher, mets nous sur le 5.2 négatif !
Je m'exécute immédiatement, enclenchant les manettes que je connais par cœur sans en comprendre exactement la fonction. Encore une puissante secousse. Je tombe à terre. Ce n'est pas un remous cette fois. C'est le navire qui prend vie.

[Sirus] Un formidable tremblement s'empare de moi. Mon corps tout entier est tempête, je vibre, jusqu'à l'intérieur de mes os. Je vibre si fort que mes jambes se dérobent sous mon poids. Ma tête valse, mes mâchoires claquent. Mon corps tout entier bondit et rebondit, il ne m'obéit plus.

[Lao] C'est le point le plus dense d'activité magnétique. Le Foyer. Là où les deux champs magnétiques se chevauchent. Le monde semble s'écrouler. Mais ça ne devrait pas durer. Juste quelques secondes.

[Elke] Mes moteurs, mes merveilleux moteurs. Je les sens qui ronronnent, qui brinquebalent et qui chauffent sous mes pieds. Y a-t-il plus belle invention que celle-ci ? Fantastique langage mécanique d'engrenages, de tuyaux, de réservoirs, de clés, de détonateurs. Tant de pièces disparates, qui s'assemblent et qui s'articulent ensemble pour mieux rugir. C'est un feu du tonnerre qui crépite là-dedans, c'est une fureur incendiaire, une énergie démente qui broie, explose, tire, démantibule et insuffle à ce majestueux vaisseau la fibre de vie et l'élan conquérant. Et il va, va de l'avant.
Vrombissez, chantez victoire, donnez vie et corps à nos espoirs. Le chant grave et désarticulé des machines résonne comme une marche de triomphe à mes oreilles, comme un millier de tambours annonçant au monde notre venue prochaine. Et sous cette symphonie mécanique, nous naissons une seconde fois.

[Jinko] Je mis un petit moment à comprendre que les turbulences étaient terminées. Lorsque j'avisai que mon corps avait cessé de trembler, je me redressai timidement et la première chose que je fis fut de m'assurer que chacun de mes membres était bien à sa place (après de telles secousses, je n'aurais pas été étonné de découvrir une épaule déboîtée ou autre dommage similaire). Visiblement, j'étais entier. Ce n'est qu'alors que je me rendis compte, en observant autour de moi, que nous étions Dehors.
Mon cœur rata un battement. Je me précipitai à la rampe qui bordait le pont et restai là, bouche bée.
Le ciel avait une toute autre teinte maintenant qu’il n’y avait plus aucun Dôme pour en obstruer la vue. Le soleil brillait ardemment et semblait dominer le monde d'en haut de son perchoir, l'irradiant de lumière et d'allégresse. Et là, sous mes yeux, s'étendaient à des kilomètres à la ronde une mer d'herbes folles que le vent domptait et faisait claquer en vagues émeraudes, qui ondulaient, se courbaient l’échine et dansaient sous le soleil, générant d'envoûtants reflets qui noyaient l'œil au premier regard. Ce monde là semblait en mouvement perpétuel. Un mouvement léger mais dont l'ampleur était dupliquée par la parfaite synchronisation naturelle des choses. Chaque élément du décor semblait mû par une énergie louvoyante, subtile et harmonisée à la perfection avec tout le reste. C'était une ode au mouvement d'une irrésistible beauté, et ces mouvances étaient si graciles et naturelles qu'Arakkas, derrière nous, semblait une vulgaire bulle grise figée dans le décor, immobile à jamais. Comment avais-je pu vivre tant d'années à une centaine de mètres d'une telle beauté sans jamais en être conscient ? Jamais encore je n’avais vu plus beau spectacle.
À l'instant même où je posai les yeux sur le tout nouveau paysage qui se déployait devant mes yeux, je compris que quelque chose s'était fermé en moi et que plus jamais je n'allais pouvoir envisager une vie sous cloche, à Arrakas ou dans n'importe quelle autre cité-bulle. Le Dehors m'avait irrévocablement attrapé dans ses filets, et son étrange mais assurément tumultueuse magnificence me fascinèrent dès le premier instant.
Ce fut comme sortir d’une cage. Comme avoir vécu toute la vie les yeux fermés et les ouvrir pour la première fois. Come si tous les fardeaux qui pesaient jusqu’à présent sur mes épaules s’étaient faits fumée. Une page était tournée, définitivement. Je sentis une euphorie incontrôlable s’emparer de moi. Comme une bouffée d’allégresse, une joie poignante qui me prit aux poumons, et s’empara de toute ma cage thoracique, de tout mon corps, de tout mon être.
- Les mousses ! Au boulot, on se dépêche de déployer les voiles ! grogna Nabion, qui se notait un tantinet nerveux.
Je soupirai et m'arrachai à cette délicieuse contemplation. L'air fouettait mon visage, et je me sentais vivant, plus que jamais.

[Dink] À moi on m'a jamais appris les mots pour décrire ce que je suis en train de voir maintenant. À Arrakas il y avait toujours un bâtiment ou quelque chose pour te boucher la vue. Ici, y'a rien. C'est la première fois que je vois un espace aussi grand. On n'en voit pas la fin. Je crois que c'est la chose la plus étrange que j'ai jamais vue. Je pensais pas que c'était concevable, de voir aussi loin. Mais pourquoi les gens s'entassent dans des Dômes alors qu'ils ont tellement d'espace à côté ? Maintenant que j'ai vu ça, elle paraît sacrément misérable, Arrakas. D'ailleurs si je me retourne pour la voir on dirait une vulgaire punaise grise posée là comme un intrus dans le décor. Ça fait drôle. J'ai vécu là un sacré bout d'temps, quand même. Le Dehors est différent. Même l'air que je respire a un autre goût. Comme une petite touche fraîche, un peu sucrée. Beo saurait sûrement mettre un nom là d'sus. Moi j'en sais rien. Je me contente de regarder. C'est joli.

[Sirus] Est-ce que c’est ça qu’un nouveau-né ressent en venant au monde ? Ça fait presque souffrir sur le coup. C’est simplement trop. Trop d’espace à accumuler en un clin d’œil, trop de nouvelles possibilités qui s’ouvrent. L’immensité. Nos quatorze cerveaux ont été conditionnés à la vie dans une boîte. Sortir, c’est comme entrer dans une nouvelle dimension. C’est déchirant, et fascinant. Le monde que j’ai appris à connaître par cœur n’est pas celui-là. Celui que l’on m’a enseigné pendant plus de quinze ans est fait d’itinéraires, de rayures, d’indications de reliefs, de traits noirs. La réalité des choses est à la fois identique et terriblement différente de ce que j’imaginais.

[Hakks] Les premiers instants dans le Dehors resteraient très certainement gravés dans nos mémoires comme la poignée de secondes la plus magique de toute notre existence. Il y avait dans les yeux de tous mes camarades un émerveillement sans pareil. Leurs yeux brillaient d’une bien étrange lueur.
Je me laissais moi aussi aller à l’émotion collective lorsque je sentis une main me tirer par la manche. Je me retournai vivement. Tokus. Evidemment…
- Eh, Hakks…
Je n’eus qu’à voir la lueur espiègle qui brillait dans les yeux de mon ami pour comprendre ce qu’il avait derrière la tête. Un large sourire illumina mon visage.
- Allons-y, mon Toqué !
Et nous nous hâtâmes de descendre vers les cales, en prenant soin de ne nous faire voir par personne.

[Nabion] Lizbeth m’avait tellement parlé de ce moment que c’était comme si je l’avais déjà vécu cent fois à travers elle. Pourtant tout était différent. Je voyais tous mes Corsaires profondément émus, aux larmes pour certains. Pourquoi moi avais-je l’impression que les choses suivaient simplement leur cours normal ? C’était comme si j’étais déjà sorti, comme si être ici était dans l’ordre naturel des choses. Je ne ressentais aucun choc. Mais un profond sentiment de liberté, teinté de l’orgueil d’avoir donné le premier pas et d’avoir amené mon équipage à un premier succès, qui serait suivi de bien d’autres, je l’espérais.
Je célébrais mentalement la toute première victoire de notre équipage lorsqu’un long cri m’attira l’attention. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me penchai à la rampe du pont et aperçus la Coquille, la petite navette de chasse de Hakks et Tokus, voltiger dans les airs une cinquantaine de mètres plus loin. Le cri que j’avais entendu venait très certainement de l’un de ces deux guignols qui avait voulu hurler son allégresse au monde entier. A vrai dire, je pouvais m’imaginer leur excitation. Leur navette était bien plus rapide que la Nébuleuse (puisque bien moins lourde) et volait à toute vitesse, décrivant d’impressionnantes courbes, montait jusqu’à de vertigineuses altitudes s’accrocher aux nuages et redescendait voler au raz des herbes folles qui chatouillaient sa coque. C’était là une belle balade aérienne que s’offraient nos deux troubles fête, mais je ne pouvais, en tant que capitaine, les laisser faire sans dire un mot.
Comment obtenir le respect de son équipage, et pouvoir en devenir pleinement le capitaine ? Cette thématique m’avait obsédé pendant les dernières années. Être la risée des Corsaires et ne pas réussir à me les mettre dans la poche était ma plus grande crainte, d’autant que je n’étais pas vraiment d’une carrure à inciter le respect. Qui aurait voulu d’un nabot pour capitaine ? J’avais donc pris la ferme décision d’être intraitable dans les premiers jours de navigation. Ne permettre aucun écart, montrer qui était le chef. D’autant que les deux chasseurs m’avaient l’air d’être coriaces. De tous, ils seraient certainement ceux que j’aurais le plus de mal à convaincre. Pas question, donc, de leur laisser continuer leurs cabrioles. Sur mon vaisseau, on ferait les choses comme il faut !

[Tokus] La liberté, ce n’est pas regarder le vaste monde depuis sa fenêtre en sirotant de doux breuvages. C’est être conscient de l’espace, l’occuper, le découvrir, le conquérir. Pouvoir se mouvoir sans contraintes et faire danser chacun de ses membres endoloris dans un espace neuf. En cet instant précis, je me sentais incroyablement, vertigineusement, impétueusement libre.
Je criais au monde, et le vent sifflant avec violence dans mes oreilles semblait m’inciter à hurler plus fort que lui. Nous dominions, Hakks et moi. Nous dominions le ciel, les éléments, et même la spacieuse et splendide Nébuleuse. Jamais je ne m’étais senti plus puissant qu’en cet instant.

[Neith] - Neith bordel qu’est-ce que tu fous ! vociféra une voix visiblement irritée.
Je sursautai et sortis de ma somnolence. Il me fallut une poignée de secondes pour retrouver mes esprits. J’étais dans mon lit, dans ma cabine, et venais manifestement d’être tiré d’un profond sommeil. Jilal – ce mousse qui ne m’inspirait rien de bon – se tenait e face de moi, les sourcils froncés et les bras croisés.
- Ça fait un quart d’heure que le capitaine te chercher partout bordel. C’est sûr que j’aurais pas imaginé non plus que tu serais encore en train de ronronner dans ta cabine…
- Attends, de quoi tu parles ? m’enquéris-je. Pourquoi le capitaine me cherche ?
- Parce que ces deux crétins de Hakks et Tokus ont eu l’excellente idée d’aller batifoler dans les hautes herbes à bord de leur navette de chasse. Le capitaine veut leur donner l’ordre d’arrêter leurs conneries immédiatement mais il est pas foutu de faire une transmission radio. Alors bouge ton derrière et fais ton boulot.
Je restai quelques instants interdit. J’avais du mal à assimiler l’information.
- Attends… mais alors tu veux dire qu’on est déjà sortis ?
Jilal éclata d’un rire rauque.
- Mais évidemment qu’on est déjà sortis ! J’en r’viens pas… T’as raté le départ alors ? C’est la meilleure celle-là ! Tout le bruit que ça a fait aurait réveillé un mort… Allez lève-toi et file à la cabine de transmission sinon le Nabot va encore râler.
Il sortit de ma cabine sans plus de cérémonie. Je restai là, perdu entre mes draps et mes oreillers une bonne minute. Une rage mêlée d’une profonde déception m’envahit. Impossible. J’avais attendu ce moment toute ma vie, je l’avais vécu en rêve tant de fois… et j’étais resté endormi comme un imbécile lors du décollage. Je fus tenté de refuser d’y croire, de nier l’inadmissible, pourtant je sentais bel et bien le ronronnement des moteurs bercer le navire, et quelques légères secousses de temps à autre. Il était impossible de s’y tromper. Le navire avait bel et bien décollé.
- Putain de merde ! me hurlai-je à moi-même.
Je jetai mes couvertures d’un geste hargneux, me levai sans même prendre la peine de me chausser et me rendis sans plus attendre à la cabine de transmission radio.
- Ah, Neith, fit Nabion en me voyant arriver. Est-ce que tu pourrais s’il te plaît…
- Poussez-vous, je sais ce que j’ai à faire, grognai-je.
Répétant tous ces gestes que je connaissais si bien, j’allumai la machine et posai le casque sur mes oreilles, sans laisser au capitaine le temps de protester contre cet évident manque de respect. A vrai dire, je bouillonnais de l’intérieur. Ma colère et mon désespoir étaient tels que je m’en serais collé des baffes. Comment était-il possible que personne ne m’ait réveillé pour un moment pareil ? Pourquoi ne m’avait-on pas laissé à moi le privilège de découvrir le Dehors en même temps que tous les autres ? Il était clair que l’incident allait d’ores et déjà entrer dans l’histoire de l’équipage. Les gens allaient se rappeler de moi comme « le gars qui était resté endormi le jour du décollage ». Nabion allait l’écrire dans son putain de carnet de route. Tous les autres allaient se foutre de ma gueule. Décidément, ça commençait très mal.
- La Nébuleuse à la Coquille, me recevez-vous ? fis-je machinalement dans le micro après m’être mis en contact avec leur navette.
- Ici Raoul, on vous reçoit parfaitement, beau jeune émetteur.
Je tiquai en entendant le nom « Raoul ». Un nouveau surnom pour la Coquille ? Ces deux crétins faisaient décidément tout leur possible pour se faire remarquer.
- Le capitaine vous ordonne de revenir immédiatement à la Nébuleuse.
- Oh, allez, fais pas le rabat-joie Neith. La vue est géniale, d’ici. On peut peut-être s’arranger… ça te dit pas un petit tour avec nous ?
- Revenez immédiatement, répétai-je d’une voix irritée.
Puis je coupai la communication, exaspéré, et m’élançai vers le pont à grandes enjambées. Depuis combien de temps le navire avait-il décollé ? Une heure ? Deux peut-être. Arrivé sur le pont, j’eus à peine le temps de découvrir le paysage que mon ventre se contracta violemment, m’obligeant à me précipiter à la rampe pour vomir toutes mes tripes par-dessus-bord. Une nausée des plus coriaces venait de me prendre.
- Neith ! s’exclama Jinko, qui se trouvait un peu plus loin.
Il courut jusqu’à moi et me donna de grandes tapes dans le dos.
- Tu te sens bien ?
- J’ai été mieux… gémis-je.
- T’es pas le premier, fit Drizzt, le second, accoudé sur la rampe à quelques mètres de l’endroit où nous nous trouvions. Y’en a bien trois ou quatre qui ont rendu leurs tripes depuis qu’on a décollé, et je parie qu’c’est pas fini. C’est le mal des Corsaires amateurs. On vient de changer de monde, de passer d’un monde magnétiquement stérile à de grands paysages qui sont bien jolis mais dont l’atmosphère même cache un putain de bordel et de conflits physiques. Ça en a pas l’air, mais c’est très instable. Le magnétisme remue tout notre corps, on n’est pas habitués. Te fais pas de souci, c’est normal. Mais si tu te sens vraiment mal tu peux faire appel à moi. A part être un second taciturne, je suis aussi le médecin à bord, j’ai bien appris tous ces trucs là.
Je crachai les dernières gouttes du liquide infâme et acide qui semblait ronger les parois intérieures de ma bouche, puis m’assis en poussant un grand soupir. Jinko s’assit à côté de moi et resta silencieux quelques secondes, avant de reprendre la parole.
- T’es resté endormi, pas vrai ?
- Beaucoup se sont rendu compte ? demandai-je avec inquiétude.
- Je crois que oui, la plupart. Tu ne peux pas cacher grand-chose dans un équipage de quatorze personnes. Est-ce que ça va ?
Je n’eus même pas le temps de répondre qu’arriva Beo, mon autre compagnon de cabine, tout sourire, et m’octroya une puissante tape sur l’épaule.
- Bah dis donc, t’as pas l’air dans ton assiette mon gars ! Allez, pense pas à ça, ça peut arriver à tout l’monde… Moi aussi des fois j’peux t’assurer que même un tremblement de terre me tirerait pas de mon lit ! Et puis, que t’aies vu le départ ou pas, t’es Dehors, non ? C’est ça qui compte.
Beo était très certainement l’un des seuls membres de l’équipage avec lequel je pouvais dire que j’avais noué un réel lien et dont j’appréciais beaucoup la façon d’être, mais en cet instant je n’avais qu’une seule envie : l’étouffer avec sa pelle à tarte. Tout ce que je désirais à présent c’était un peu de tranquillité. Jinko et Beo faisaient preuve de toute la bonne volonté du monde, j’en étais sûr, mais pour le moment je n’avais aucun besoin de leur altruisme.
Une quelconque force supérieure avait dû décider que j’avais eu mon compte pour aujourd’hui, puisque ma libération arriva avec Täher et sa beauté frémissante.
- Laissez-le tranquille bordel, c’est tout ce dont il a besoin pour l’instant.
Je crus défaillir en écoutant ces mots. La jeune femme qui attirait mon attention depuis le premier jour venait de prendre mon parti.
- Viens avec moi Neith, fit-elle en me tendant la main.
Envoûté, je pris sa main sans même chercher à savoir où elle comptait m’emmener. Elle m’aida à me relever et m’entraîna vers l’intérieur du vaisseau, laissant Beo et Jinko avec des mines ahuries (et envieuses, je l’aurais parié !). Ce fut lorsque Täher me fit gravir un petit escalier en bois que je compris où elle m’emmenait. La cabine de pilotage ! C’était bien l’une des seules salles du navire où je n’avais encore jamais mis les pieds.
- Ça doit pas être facile de rater le départ, surtout de cette façon… Si j’avais su je serais venue te secouer de bonne heure crois moi ! Enfin. Je crois pouvoir dire que c’est depuis la cabine de pilotage qu’on a la meilleure vue, et puis c’est la salle la plus élevée du navire. Profite du paysage, émerveille-toi et mets-toi à ton aise. Personne viendra te déranger ici. J’ai du thé de Forrhoé et des biscuits, fais comme chez toi.
Sur ces mots, elle s’assit dans l’un des deux énormes fauteuils qui occupaient la cabine de pilotage et s’y lova, s’accommodant dans une position si adorable que j’aurais pu rester à la regarder elle au lieu de découvrir le Dehors. Je me contins néanmoins et me concentrai sur ce qui m’entourait.
La cabine était dotée d’une immense baie vitrée qui permettait de voir le paysage environnant dans sa totalité. Elle n’était pas très grande, mais très confortable, et le simple fait d’être là, seul avec Täher à contempler le paysage, fit instantanément retomber tout mon désespoir et ma colère. C’était magnifique. Les plaines infinies étaient vertes et tranquilles, et je sentis un profond sentiment de paix s’emparer de moi. Je tombai profondément amoureux du Dehors. Peut-être un peu d’elle aussi.

[Beo] Le problème d’être cuistot, c’est que quoi qu’il arrive, il y a quatorze gosiers à nourrir. A moi, on ne m’avait laissé le temps de m’émerveiller qu’une petite heure, après quoi : file t’enfermer dans ta cuisine, mon gaillard ! Heureusement que j’adorais mon boulot. Cuisiner est un art subtil qu’il faut du talent pour exercer, mais hélas le talent lui-même est soumis à des règles, et la première règle dans le domaine de la gastronomie, c’est qu’on ne fait pas attendre ses dégustateurs, tout le monde sait ça.
Tout en saisissant mes casseroles, mes couteaux et mes marmites, je me mis à réfléchir et restai pensif face à l’un des hublots de ma cuisine qui me permettaient d’admirer une parcelle de la mer d’herbes folles.
Nous y étions. Après de longues années d’apprentissage, nous y étions, dans ce Dehors si ardemment désiré et si mystérieux. Le monde était là, à portée de voiles et nous allions le conquérir. Le septième équipage d’Arrakas allait entrer dans la légende, j’y croyais avec force. Rien qu’à voir nos tronches, je l’savais, moi, qu’on avait quelque chose de spécial ! Ayant traité un peu avec chaque membre de l’équipage, j’avais remarqué que nous avions là un beau florilège de tempéraments et d’aspirations. Y’en avait pas deux pareils, ça non. Sauf Hakks et Tokus, peut-être (ces deux là, je m’étais déjà fixé l’objectif de débusquer les quelques points sur lesquels ils différaient, y’en avait forcément après tout). Alors, à nous tous, on allait le conquérir, ce Dehors. L’apprendre, le connaître, et pas qu’un peu !
J’étais là, perdu dans mes pensées et dans ma vaisselle, lorsque j’entendis la porte s’ouvrir derrière moi. Je me retournai vivement, et découvris avec surprise qu’il s’agissait d’Elke, qui n’avait à ma connaissance absolument jamais mis les pieds dans ma cuisine.
- Hep ! la saluai-je. Je t’offre quelque chose à grignoter ?
- Oh non, non, merci… gloussa-t-elle, un sourire espiègle aux lèvres.
Elle n’ajouta pas un mot et se mit à déambuler dans ma cuisine, feignant de s’intéresser à chaque ustensile.
- Tiens, quel drôle de machin ! A quoi ça sert ?
- A dénoyauter les fruits… fis-je, méfiant.
Elke avait quelque chose derrière la tête, j’en aurais parié mes moules en teftane (ultra-résistants et anti rayures !). J’commençais à la connaître, la demoiselle. Une forte tête, ronde et pleine d’enthousiasme, et pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, mais par contre, pour ce qui était des bizarreries et des comportements loufoques, elle pouvait encore se vanter d’être cliniquement saine et normale (ce qui n’était pas forcément le cas de tout le monde à bord). Alors la voir déambuler là entre le four et les étagères, les yeux fuyants et l’air espiègle, c’était déjà quelque chose qui sortait de l’ordinaire.
- Et ça met très longtemps à cuire, tes machins, dans ce grand four ? demanda-t-elle.
- Elke, je sais pertinemment que la réponse t’importe peu. Allez, dis-moi plutôt pourquoi tu es là !
Elle eut un large sourire.
- Décidément, on ne peut rien te cacher à toi ! Bon, en vérité, j’ai un petit secret et j’ai besoin de ton avis.
Ah ben v’là qu’elle jouait les cachotières ! Moi qui me l’étais pourtant représentée comme quelqu’un de mûr et de relativement raisonnable.
- Je t’écoute, fis-je, intrigué.
- Eh bien… mmh… hier, quand j’ai révisé les moteurs, j’ai trouvé un rat qui avait élu domicile à l’intérieur.
- Oui, tu m’avais raconté ça à table, fis-je en riant. C’est qu’ça s’infiltre partout ces petites bêtes là.
Elle eut l’air gêné et reprit.
- Oui eh bien… Figure-toi que je m’étais assurée de l’éjecter du vaisseau. C’est pas qu’j’aie quelque chose contre les rats, mais je me suis dit que le vaisseau pouvait se passer d’un rongeur clandestin la veille de son départ. Or, ce matin, je l’ai retrouvé dans un des tiroirs de la commode de ma chambre !
Comme s’il avait compris notre langue, le rat sortit son museau de la poche avant de la salopette d’Elke.
- Aaah ! hurlai-je, bondissant en arrière. Elke, débarrasse-toi tout de suite de ce machin !
- Mais pourquoi ? protesta-t-elle. Personne encore ne l’a vu, mais après mûre réflexion, j’aimerais bien le garder, ça ferait pas de mal d’avoir un petit animal à bord tu ne crois pas ? Je le nourris depuis hier et je crois qu’il m’aime bien !
- Le garder ?! Tu es malade, non, non, non, jette-moi ça par-dessus-bord !
Apparemment insensible à la terreur panique qui venait de me prendre, Elke leva un sourcil et m’observa des pieds à la tête. C’est que ça me fichait une peur bleue, ces trucs là !
- Beo, tu as trente et un ans, je me trompe ? interrogea-t-elle.
- E…e… exact…
- Et tu as peur des RATS ?
Comme s’il s’agissait d’une accusation, elle s’avança d’un pas vers moi en prononçant ce mot et la petite chose qu’elle trimballait dans la poche leva vers moi son répugnant petit museau, et je suis même persuadé qu’il tenta de s’accrocher à mon tablier. C’en était trop, et je fis presque instinctivement un large bond en arrière. La question d’Elke venait de trouver sa réponse. Quelle humiliation !
- Enfin, Beo, sois raisonnable quand même… fit-elle en s’approchant.
- RECULE ! … S’il te plaît, marmonnai-je en tentant de retrouver mon calme.
Elle s’arrêta, recula d’un pas et fut soudain prise d’un rire nerveux, sans trace aucune de moquerie, mais tout d’même…
- C’est ridicule ! Et ils t’ont laissé devenir Corsaire même avec une peur bleue des rongeurs ?
- J’y peux rien ! Il y a des gens qui ont peur des espaces fermés, moi je ne supporte pas les rongeurs. Et puis, c’est une déformation professionnelle, expliquai-je en tentant de me justifier, tu sais ces bêtes-là sont les pires ennemis des cuistots ! Ça s’infiltre partout et ça grignote tout le garde-manger…
Pour mon plus grand déplaisir, il y avait dans cette explication une note de désespoir. C’était plus une supplique qu’autre chose, à vrai dire, et j’espérais de tout cœur qu’Elke allait saisir le message, qui était bête et simple : « jette cette créature par-dessus-bord ! ». Au lieu de quoi, elle sourit et le prit dans sa main, lui octroya quelques caresses et reporta son attention sur moi.
- Je l’aime bien, moi. Je voulais te demander si tu avais des propositions de noms à soumettre. J’ai bien quelques idées, mais…
- Tu comptes vraiment le garder ?! sursautai-je.
Elle acquiesça d’un signe de tête.
- Bien sûr ! Je crois même que c’est le compagnon qu’il me manquait ! A bord d’un navire infesté d’hommes, il me faut bien un allié fiable, vois-tu ! Oh, c’est pas que je n’aie pas confiance en Täher et Lazuli, mais elles je peux pas les glisser dans ma poche… Aucune idée pour le nom alors ?
Ma parole, ça ne tournait pas rond chez Elke.
- Aucune ! Et si tu voulais bien éviter d’approcher cette chose de moi à l’avenir… je t’en serais reconnaissant.
Elle haussa les épaules.
- Bon, d’accord, je trouverai quelqu’un de plus coopérant à bord de l’équipage. Mais je pense l’appeler le Sniffleur. Ça sonne bien. Je te laisse, Beo ! On se revoit au repas d’ici une heure. Et dépêche-toi, tout le monde a faim !
Sur ce, elle se retourna et s’apprêtait à quitter la pièce lorsque je lui lançai une ultime complainte :
- … Dresse au moins ton animal, s’il te plaît ! J’veux pas le retrouver dans ma cuisine, hein !
- Mmh, mh, fit-elle.
Et elle sortit sans plus de cérémonie. Mon vieux Beo, tes nerfs allaient être mis à rude épreuve ! Voilà tout ce que je pouvais penser sur le moment.

[Lazuli] La première journée de navigation était passée à une vitesse effrayante. Contrairement à ce à quoi je m’étais attendue, nous n’avions pas eu tant de choses à faire à bord du navire. J’étais restée toute l’après-midi, rêveuse, accoudée à la rampe du pont, regardant défiler les plaines aux reflets subtils et changeants. Le spectacle du Dehors ne se limitait pas au paysage. C’était un festival de couleurs et de lumières qui s’intensifiaient, s’éteignaient et se nuançaient au fil de la journée. Lorsque le soir était tombé, les étoiles étaient apparues une à une, pour le ravissement de tous. Quel étrange phénomène, avais-je pensé. Elles étaient comme moi. Lumières instables qui se cachaient à la lumière du jour et se révélaient la nuit, pour mieux briller lorsque le monde endormi ne pouvait pas les observer. Nous étions d’ailleurs les uniques témoins de ce spectacle. Les millions d’âmes endormies d’Arrakas auraient beau veiller chaque nuit, jamais ils n’auraient le privilège de contempler ce phénomène nocturne.
C’est ce ciel de velours piqué d’étoiles qu’avaient choisi Hakks et Tokus comme théâtre pour leurs prochaines singeries. Du moins, c’était ce que j’avais pensé lorsqu’ils avaient annoncé à table qu’ils allaient « conter des souffles » après le repas du soir, et qu’ils avaient invité tout l’équipage à se rendre sur le pont, non sans charger Beo de préparer une bonne marmite d’infusion d’herbes dont il avait le secret au préalable. J’avais entendu quelques voix hasardeuses insinuer qu’elles n’avaient aucunement l’intention d’assister aux absurdités des deux chasseurs, mais la curiosité avait fini par rassembler tout le monde sur le pont, où la mise en scène était des plus rudimentaires : quelques lampes solaires accrochées ça et là, aux mâts et aux cordages, afin d’éclairer les visages de nos deux hurluberlus, et rien d’autre. Des tasses d’infusions tournèrent entre les mains des Corsaires, assis par terre, afin de réchauffer nos corps rafraîchis par la brise du soir, et les derniers ronchonnements sceptiques quant à la prétendue séance que comptaient donner les chasseurs s’éteignirent lorsqu’ils prirent la parole.
Ce soir là, chacun put se rendre compte du génie que les deux hommes avaient en eux, jusque là masqué par toutes leurs singeries. Dès qu’ils commencèrent à conter, ils retinrent toutes les attentions.
- Cette histoire, bonnes gens, remonte à une époque intemporelle où l’on ne comptait pas les jours, ni les minutes, ni les secondes. Le temps se cachait sous divers manteaux, il était le vent qui poussait les peuples à marcher toujours plus au Sud, plus au Nord, par ci ou par là, l’important était qu’ils marchent. Le temps était l’eau que pleuvaient les nuages, l’eau qui faisait déborder les rivières, les rivières qui gonflaient et devenaient fleuves et les fleuves qui détruisaient les quelques timides germes qui avaient osé pointer le bout de leur nez. Le temps était la tempête qui arrachait les pieux des tentes et qui faisait hurler les arbres dont les feuilles sifflaient en un gémissement lugubre. Le temps était le feu qui tombait du ciel et qui calcinait la terre, changeant le sol en charbon sous les pieds nus des peuplades nomades d’autrefois.
Cette tirade, que Tokus venait de prononcer, non, de chanter, de poétiser en lui insufflant couleurs, rythme et vie, s’éteignit comme une brise mourante et fut immédiatement reprise par Hakks, sur le même souffle, le même son, la même note. L’harmonie était parfaite.
- Le temps était vie, et la vie était lutte. Dans le monde d’alors, les gens n’avaient rien, mais luttaient pour l’obtenir. Il n’est pas si aisé que l’on croit de se rendre propriétaire du Néant. Chacun d’entre eux en possédait une parcelle entre ses mains, car chacun d’entre eux était doté du plus grand don de l’humanité : l’humilité. L’humilité de mener chaque jour un intense combat contre les éléments, de le perdre, et de le recommencer le jour suivant. Car la finalité de tout ceci, bonnes gens, n’était pas de vaincre, mais bien de perdre et de continuer à perdre pour continuer à lutter car la lutte est vie et la vie est temps.
- La lutte est vie et la vie est temps, reprit Tokus sur une même harmonie.
- Et le temps aurait pu continuer ainsi à couler discrètement sans n’être aperçu de personne, et les terres d’Eleis auraient pu être foulées interminablement par ces tribus qui marchaient sans chercher à comprendre les énergies qui articulaient leurs corps, et qui occupaient l’espace sans chercher à se l’approprier. Mais les folies et les cœurs sont aussi instables que le vent, qui ne pourchasse jamais les mêmes horizons, et vint un soir où les voix du monde chantèrent aux oreilles de la tribu et s’infiltrèrent dans les âmes de trois jeunes êtres, liés par le sang mais que tout séparait. Ces deux frères et leur sœur allaient changer le destin de toute leur race et changer la face du monde.
- Jago, l’aîné de la fratrie, était le plus bel homme que l’on eût pu voir en ce temps-là. De corps robuste, doté de grands yeux noirs farouches, c’était le meilleur chasseur et le plus vaillant guerrier. Il avait l’étoffe d’un chef, l’allure d’un héros, l’instinct bestial. Jago avait la force et la fougue.
- Et Jago, en cette nuit gorgée de toutes les folies, s’enivra de pouvoir. De ces terres arides aux pierres pleurantes, de ce peuple si simple qui n’avait jamais rien désiré, naquit un intense désir de puissance et de domination. Jago voulait s’approprier ce monde, il voulait dompter ces éléments fous, il voulait construire, il voulait remodeler, il voulait détruire, et commander à ce monde et à ce peuple. Et il parla, il cria sa rage et ses ambitions de conquérant. Jago promit gloire et pouvoir à ceux qui le suivraient, il leur promit des richesses dont personne ne saisissait le sens, puisque personne n’avait jamais rien possédé. Ses terrifiantes idées chamboulèrent les esprits, et s’infiltrèrent peu à peu dans les âmes du peuple désorienté, qui devint envieux, désireux de posséder ce monde qu’ils avaient toujours foulé sans jamais le dominer. Jago trouva bon nombre d’hommes et de femmes pour le suivre. Et non contents de le suivre, ces hommes et ses femmes se mirent également à l’adorer comme un puissant dieu. Ils s’en furent au Nord, et dans sa quête de puissance Jago commença à dompter le monde. Lui et ses hommes bâtirent Amskin, la première cité-bulle, et apprirent à fabriquer, à défaire, à recomposer. Ainsi le destin emmena-t-il Jago et la moitié de la tribu tracer leur propre chemin, laissant derrière eux un peuple amoindri continuer son errance sans fin sans chercher à posséder, ni à comprendre, ni à sentir.
- Mais le vice avait déjà pénétré les cœurs, et peu de temps après ce fut le tour d’Yldune, la petite sœur de Jago. Yldune était une jeune femme à la beauté étrange, qui s’entourait de mystères et dont les yeux gris étaient plus magnétiques encore que les tempêtes qui sévissaient de par le monde. De nature sereine et tranquille, elle avait le sourire facile et ce qu’elle dégageait était peu commun. Elle était imprégnée de rêve et son tempérament était doux. Yldune avait l’esprit et la conscience.
- Et Yldune, en cette nuit voilée par les nuages, s’enivra de savoir. D’impétueuses questions commencèrent à tourmenter son esprit jour et nuit, des questions que jamais personne n’avait posées puisque jamais personne n’avait eu besoin de connaître leurs réponses. D’où venait le vent ? Qu’est-ce qui générait toutes ces tempêtes magnétiques, d’où venait le déséquilibre ? Comment se pouvait-il que l’Onde, cet immense fleuve qui scindait tout le continent en deux, coule, alors qu’il prenait sa source aux extrémités du monde ? Yldune se mit à traquer des réponses, à essayer de chercher les réponses de chaque chose, à inventer de nouveaux langages qui se passaient de la parole pour retenir tout ce qu’elle apprenait. Elle ne dormait plus, avide d’apprendre, avide de comprendre. Le peuple s’intrigua, se réunit autour d’elle. Elle leur apprit ce qu’elle savait, et grâce à elle la tribu obtint de nouveaux savoirs. Ils découvrirent que le magnétisme était un phénomène dû à un minerai étrange présent en quantités phénoménales sous terre, ils découvrirent que les divers paysages de ce monde étaient faits de roches différentes, ils apprirent à les différencier et à comprendre sur quels types de terrains ils pourraient commencer des cultures, ils apprirent à anticiper les phénomènes magnétiques et à déchiffrer le langage incohérent de cette science ardue. Le peuple adorait Yldune, et l’adorait tant, que lorsque celle-ci proposa, toujours plus avide de savoir, de se rendre tous sur l’Archipel Crénelé, dont on voyait les côtes depuis les plages d’Eleis, mais sur lequel nul homme n’avait encore mis les pieds, la quasi-totalité de la tribu prit la décision de la suivre. Ils construisirent un navire, se rendirent sur l’Archipel et fondèrent là-bas la légendaire ville du même nom que sa créatrice, Yldune, la ville du savoir, la bibliothèque de la connaissance, l’endroit où encore aujourd’hui l’on est maître de toutes les sciences. La cité des érudits. Afin de protéger leur dogme de connaissance universelle, ils veillèrent à ce que personne d’autre ne découvre cette cité, et jamais le nom d’Yldune n’apparut sur les cartes. Ainsi le destin emmena-t-il la jeune sœur et ce qu’il restait de la tribu sur leur propre chemin.
- Enfin, Acomi, le plus jeune, resta seul avec la dizaine d’hommes qu’il restait du peuple. Ceux qui n’avaient été convaincus ni par la folie du pouvoir, ni par l’ivresse de la connaissance. Acomi avait toujours été un garçon calme et taciturne, que les anciens charriaient en raison de son corps chétif et de son manque d’intérêt pour la chasse et le combat. Acomi était un drôle d’être qui semblait avoir été modelé dans la glaise par les mains d’un artisan malhabile, qui l’aurait ensuite posé là sans y faire attention. Il résultait clair que l’enfant n’était pas du même monde que son frère et sa sœur. Acomi ne croyait pas au pouvoir, ni au savoir. Il ne croyait qu’en la Nature. Acomi avait la spiritualité et l’humilité.
- L’enfant devint un homme et l’homme devint un prodige. Acomi séduit les hommes de la tribu par ses mots sages et chatoyants, encore gorgés des histoires d’antan. Il voulait rester. Il disait que le monde ne s’arrêterait jamais pour eux, et qu’ils devaient donc s’arrêter pour écouter le monde. Mettre un terme à toutes les folies qui avaient un jour pu ensemencer leurs redoutables graines dans les esprits des hommes. Alors Acomi et ses hommes restèrent, et continuèrent leur lutte d’antan. La lutte pour la vie et la vie pour le temps. Ils apprirent un nouveau langage, où chaque plante avait un nom, et réinventèrent un nouveau monde duquel l’homme s’était soustrait, car l’homme n’est qu’un passager parmi d’autres. Ils apprirent à écouter le monde et à sentir ses vibrations, à sentir les énergies qui émanaient des lieux que leurs pieds foulaient. Ils apprirent à retourner leurs esprits dans tous les sens possibles au moyen de plantes et de mixtures dont ils étaient les seuls à avoir la science, afin de découvrir d’autres dimensions, d’autres façons de communiquer, afin de s’élever et de créer un pont entre l’en haut et l’en bas.
- On raconte qu’encore aujourd’hui, la folie d’expansion de Jago continue à ravager le monde et les hommes, qui continuent à construire, à dominer, à s’épandre dans toutes les directions. On dit que les hautes tours de la ville d’Yldune surplombent toujours l’Archipel Crénelé et que les portes sont toujours ouvertes à ceux qui viennent dans le but d’y nourrir leur savoir. Et l’on dit aussi que les anciennes peuplades guidées par Acomi continuent à sillonner le Dehors, à la recherche d’une symbiose parfaite avec le monde et les esprits. Chacun des trois membres de la fratrie fut et demeure une divinité dont l’esprit continue à surplomber nos peuples, nos esprits et nos croyances. Il nous est bien aise, bonnes gens, de prendre le parti de l’un ou de l’autre. Mais qui sommes-nous pour prendre position ?
- Car l’équilibre, la symbiose, la révélation que nous cherchons tous sur nos chemins brinquebalants, repose sur ces trois éléments. Car il n’est d’expérience sans pouvoir, ni de progrès sans savoir, ni de sagesse sans esprit. Que se passerait-il, mes amis, si l’homme de science devenait aussi homme d’esprit ? Si l’homme d’esprit devenait aussi homme de pouvoir ? Si l’homme de pouvoir devenait aussi homme de science ?
- Alors mes amis, et seulement alors, ces trois hommes pourraient prétendre être un peu plus hommes en eux-mêmes.
Il laissa planer cette dernière phrase en suspens.
- Hommes, soyez hommes et sondez votre cœur. Et, imperceptiblement, vous lancerez votre recherche intérieure. Je lis dans les yeux de certains la rage de Jago, la science d’Yldune ou encore le spiritualisme d’Acomi. Laissez-vous guider sur d’autres chemins, sur les chemins que vous ouvriront les autres. Laissez la fratrie s’unir et redevenir une fratrie, et laissez la foule devenir l’humanité et les gens devenir des hommes.
Il y eut un silence. Je m’attendais à une reprise rythmée de l’un des deux mais il ne se passa plus rien pendant plusieurs secondes. Le conte était fini. Hakks, les yeux pétillants de malice, sembla soudain retrouver son état naturel.
- On vous laisse méditer là-dessus !
Ils nous octroyèrent un sourire espiègle et s’en allèrent sur ces mots, rejoindre leur cabine sans doute, laissant l’assemblée muette, plongée dans un silence qui semblait être religieux. Pour ma part, je m’étais totalement laissée emporter par leur conte. Les deux chasseurs avaient un talent indéniable. Quant à leur conte, je le trouvais sublime dans sa symbolique et l’histoire était déjà en train de faire des tours dans ma tête. Tout cela avait un fond véritable.
- Quelqu’un a compris pourquoi il fallait qu’ils racontent ça, maintenant ? demanda Neith sur le ton de la rigolade, bien que l’on pût détonner dans son expression qu’il avait été retourné comme la plupart d’entre nous.
- C’est évident, répondit Sirus. C’est une tentative. Un message, aussi. Et un avant-goût.
Il quitta le pont sans plus de cérémonie, mais je l’entendis grommeler au passage :
- Eh ben… on dirait que ces deux-là sont intelligents en fin de compte.
Sans trop savoir pourquoi, j’étais d’accord. J’avais la dérangeante impression que Hakks et Tokus avaient tout compris, avec des années d’avance sur nous tous.
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