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Lecture d'un chapitre



Lecture du chapitre 12
Nom de l'œuvre : Les Racines Magnétiques Nom du chapitre : La déferlante 2/2
Écrit par Kailianna Chapitre publié le : 15/12/2011 à 14:32
Œuvre lue 12457 fois Dernière édition le : 15/12/2011 à 14:32
[Hakks] Ça bouillonnait à bord. Les humeurs des uns et des autres grondaient et se perdaient dans le brouhaha collectif, qui prenait une dimension un peu trop torturée à mon goût. Quelques semaines de navigation à peine, et tout le monde perdait déjà la boule ! Bah dis donc, qu'est-ce que ce serait dans quelques années ?
Je souris à cette pensée, reluquant la lune moqueuse qui semblait se rire de moi, tout là-haut, épinglée sur son perchoir de ciel. J'avais moi aussi fini par abdiquer devant les charmes de la balade nocturne sur le pont, que de nombreux membres de l'équipage pratiquaient à leurs heures perdues. Faut avouer que ça avait du bon de se retrouver là, seul, enveloppé de nuit, à brasser ses pensées et ses humeurs. Le pont, qui de jour était le théâtre de nos tribulations de Corsaires, devenait alors un espace intime, témoin de quelques instants volés cachés par le rideau de pénombre. La scène était parfaite.
C'était l'occasion pour moi d'avouer au Dehors et à moi-même ce que je me refusais de reconnaître à la lueur du jour. La paire que nous formions, Tokus et moi, était le pilier principal de ma vie sociale à bord, et la dispute que nous avions eu quelques jours plus tôt avait remodelé ma vision des choses. Ah, ça, y'avait pas à dire : j'étais un peu perdu, sans l'autre Toqué. On avait tous les deux une façon de s'affirmer qui n'appartenait qu'à nous, portée par notre complicité et par notre vécu. Ce n'était pas qu'un compagnon, c'était une projection de moi-même, une extension de mon propre esprit. Mon plus fidèle ami, mon acolyte de toujours. Je savais qu'il en était de même de son côté. Nous étions deux esprits dans un même corps (ou peut-être était-ce l'inverse?) et il en serait toujours ainsi. Et pour la première fois, je ressentais le besoin d'exister à part entière, d'être quelqu'un à son insu, de me révéler à moi-même et aux autres. La dispute, si elle m'avait attristé, avait au moins eu le mérite de mettre en évidence un fait : nous n'étions pas les mêmes. Semblables, certes. Mais n'y avait-il pas une façon d'affirmer notre identité propre tout en conservant cette dualité ? D'être deux tout en restant un ? J'optais pour le oui. Et c'est ce moment-là qu'il choisit pour arriver en douce, louvoyant derrière moi.
- Salut, marmonna-t-il.
Quand on parle du loup ! Je me retournai, un sourire flottant aux lèvres. Tiens donc. Lui aussi avait l'air d'avoir décidé qu'il était temps de laisser sa culpabilité de côté pour me laisser lui apporter mon aide. Il était clair pour moi qu'il était venu dans le but d'en discuter. Quoi d'autre ?
- T'as mis le temps, fis-je en souriant.
Bonne initiative de sa part, que j'appréciai à sa juste valeur. Ce serait peut-être là l'occasion de créer un nouvel équilibre.

[Sirus] Ils sont tous là, à pépier sur le moindre événement, à commenter les actes des uns et des autres, comme si le monde entier gravitait autour de nous et de nos petits commérages. Je ne leur en tiens pas rigueur, il est si facile de se perdre dans les sentiers sinueux des liens, des amitiés, des nœuds sociaux qui se font et se défont. Notre Nébuleuse n'est après tout qu'une infernale machine à brasser de l'humanité. Mais je n'arrive pas à me laisser prendre à ce jeu-là. Analyser les éléments de notre vie de Corsaires ne m'intéresse pas, en revanche, plus le temps passe, et plus je me complais dans ma profonde conviction que le monde est un vertigineux mystère monté sur pilotis, dont les ramifications sont démesurément complexes et distordues. J'ai le sentiment que chacune des expériences que nous vivons recèle une quantité infinie de vérités finement dissimulées qu'il est possible faire émerger à force de réflexion. Peu importe si cela doit prendre des années, je les traquerai, et elles éclateront une à une comme des fruits mûrs.
Les autres commencent à se remettre de l'accident de Jilal et de la déferlante d'émotions qu'il a généré. Il aura fallu plus d'une semaine pour que l'équipage retrouve un semblant de sérénité suite à l'épisode des gouailles, qui en est devenu presque symbolique pour moi. Quoi de plus représentatif de notre situation que cet épisode ? Il était temps qu'un incident de la sorte subvienne. Il était temps que l'hébétude et l'enthousiasme enfantins qui étaient les nôtres jusqu'à présent laissent leur place aux remises en questions et aux préoccupations les plus sérieuses. Les gouailles sont pour moi l'une des plus belles expressions de la démesure du Dehors. Aguicheuses, enchanteresses, à l’œil vif et au coup d'aile fluide et chargé de toute la beauté de la vie animale, elles n'en restent pas moins vénéneuses et par cette bipolarité rappellent à chacun ce qu'il est tenté d'oublier : le Dehors est dangereux, il nous appelle autant qu'il nous menace. Il nous dévoile ses reliefs et ses beautés à chaque instant, mais demeure tel qu'il est, sauvage et hostile. Nous n'aurions pas dû l'oublier. Peut-être la conscience collective s'imprégnera-t-elle de cette leçon avec le temps. Peut-être se rappelleront-ils toujours à présent comment l'euphorie des débuts s'est retournée contre nous. Il était, à mon sens, inévitable de passer par là.
Ils ont tous réagi comme je m'y attendais. Faire porter la faute à individu isolé est toujours bien plus commode pour maintenir une cohésion dans un groupe. Jilal est devenu la bête, le fautif, le fou. Comme si personne ne se rendait compte qu'il canalise à lui seul des caractéristiques qui sont présentes en chacun de nous. La peur les entrave et les oblige à fermer les yeux. Qui serait prêt à reconnaître sa part bestiale ? C'est terrifiant. Il est effroyable de se rendre compte à quel point nous ignorons tout de ces choses qui sommeillent en nous, comme des mauvaises herbes qui prolifèrent, l'air de rien, dans notre jungle intérieure, et qui un jour finissent par tout envahir. Les autres ont peur de poser un nom sur ces maux. Peut-être même ignorent-ils qu'ils en portent eux aussi les germes. Jilal a beau être haï de tous, il est extrêmement important pour l'équipage. Inconsciemment, tous remettent leurs propres démons aux mains du mousse pour ne pas avoir à les dompter eux-même, et l'accusent de folie, d'inconscience, de brutalité.
A quel point ces tendances sont-elles inscrites en chacun de nous ? Nous avons tous une prédisposition à laisser la bête qui gronde en nous prendre les rênes de notre conscience. Nous pourrions tous, sans exception, faire les mauvais choix, emprunter les mauvais chemins, et mener nos corps, nos âmes, et même notre monde, à la perdition. Et cela arrivera un jour. J'ignore dans quelle mesure et avec quelle ampleur. Mais cela arrivera. On voudrait faire de nous, Corsaires, des spectateurs privilégiés du Dehors, on voudrait nous laisser le sillonner et nous gorger de ses trésors sans y toucher. Mais l'homme a un rôle à jouer sur la nature, et le chantier a commencé. Tout comme Jago dans le conte d'Hakks et Tokus, emportant avec lui la moitié de sa tribu pour ériger des villes, tout comme Jilal face aux gouailles, chaque homme porte en lui des instincts de domination qui peuvent le mener loin, si loin. Bien plus loin encore que la perte d'une vie humaine, bien plus loin que la construction d'une ville. Voilà ce que Jilal incarne à bord. La détestable représentation de l'homme dans sa cupidité, dans son avidité de contrôle et de pouvoir. A lui seul, il retranscrit fidèlement l'effroyable fascination que toutes ces chimères exercent sur nous.
Il ne faut pas analyser l'accident comme un phénomène isolé, mais comme un archétype de nos tendances. Très peu sont capables de maîtriser leur part d'ombres, et qu'adviendra-t-il alors si ce n'est pas un seul homme mais tout un peuple qui s'enivre de pouvoir ? On ne sait rien du Dehors, on en est encore à cette phase pleine de frissons extatiques où l'on teste nos limites, mais que se passera-t-il lorsque nous serons en mesure de les repousser plus loin ? Trop de choses nous entravent encore pour déclamer notre main-mise sur le monde, pourtant je pressens que nous avançons doucement vers une compréhension plus profonde de ce qui nous entoure, et donc, inéluctablement, une conquête. J'ai peur d'imaginer l'expression délirante de la folie qui nous prendrait alors. Car si un homme seul peut représenter une menace, alors celle que représente un peuple tout entier est colossale, et je doute de notre capacité à savoir nous arrêter si nous nous engageons sur un tel chemin. Quel serait alors le prix à payer ?
Nous sommes dans un gigantesque laboratoire offert tout entier à nos mains inexpertes. C'est merveilleux. Et aussi terriblement dangereux.

[Lao] Plus que trois jours avant l'arrivée à Amskin.
Précipitation soudaine avant le repos salvateur. C'est étrange parce que ça ressemble beaucoup à l'idée que je me faisais de l'atmosphère globale juste avant une tempête magnétique. Comme une tension ambiguë, une vibration frénétique gorgée d'énergie électrique dévorante. C'est pour moi un grand mystère que des êtres humains puissent émaner pareille chose. Comme si les humeurs de chacun, combinées et extrapolées à l'extrême, étaient en fait le résultat d'un flux énergétique et électrique. Comme si le phénomène collectif devenait un phénomène scientifique. C'est intrigant, et fascinant. Je suis persuadé que, dans une certaine mesure, les hommes répondent aux mêmes lois physiques que le monde, bien qu'ils aiment à croire qu'ils sont des entités uniques qui évoluent à leur propre rythme et suivent leur trajectoire, bien distincte de celle du Dehors. Comme c'est étrange de se considérer comme affranchi de toutes les contraintes de sa propre terre.
A les observer aujourd'hui déambuler à un rythme effréné sur le vaisseau, l'esprit en proie à une excitation sans pareille à l'idée de l'arrivée prochaine, force m'est de constater que l'homme, tout comme le Dehors, fonctionne de façon cyclique. Je voudrais comprendre et étudier cela de plus près. Sans doute est-il possible de décrypter les codes comportementaux de la même façon que les équations météorologiques. Il y a forcément quelque chose à comprendre derrière tout cela. Peut-être Amskin m'apportera-t-elle quelques réponses.

[Täher] - Amskin en vue ! beugla Dink, perché sur le nid-de-pie.
J'entendis résonner le cri depuis la cabine de pilotage et laissai un mince sourire s'étirer sur mes lèvres, éclipsant les cernes qui s'étaient creusées au coin de mes yeux ces dernières semaines.
Là-bas, au loin, à peine discernable au milieu des roches éparses et des herbes rouges, on distinguait une petite bulle grise contrastant avec l'environnement alentour. Le dôme d'Amskin. Finalement, vue d'ici, la cité-bulle était en tout point semblable à Arrakas. Un vulgaire caillou grisâtre abandonné là. Un caillou qui grossissait à chaque instant, qui enflait, gonflait comme une verrue purulente.
Après la beauté sauvage du Dehors, je ne pouvais m'empêcher d'appréhender notre retour à la vie urbaine.

[Beo] - Bien ! s'exclama Nabion, s'étant levé de sa chaise afin de se faire entendre de tous.
Il dut surenchérir à coup de toussotements forcés au vu de l'équipage qui, dans sa grande majorité, continuait à mastiquer avec entrain – faut dire que j'avais concocté un menu dont j'étais pas peu fier ! On allait arriver dans la soirée, ça se fêtait, après tout.
Quelques instants plus tard, il réussit à s'accaparer l'attention de l'assemblée et s'éclaircit bruyamment la gorge avant de reprendre.
- Nous allons arriver à Amskin ce soir, probablement en fin de soirée. C'est la première fois que nous appareillons dans une ville étrangère, je voudrais donc vous rappeler la procédure à suivre.
- Oh, on la connaît vous savez, s'exclama Täher, riant aux éclats (peut-être que j'avais un peu trop généreusement versé les rasades de liqueur d'elcarancia?). Plein de petites manip' tordues, tout ça... mais on va s'en sortir, faut pas s'inquiéter !
Le rouge était monté aux joues de la demoiselle, et pour la première fois depuis plusieurs jours elle semblait heureuse et parfaitement détendue. Ah, bah ça faisait plaisir à voir ! Nabion se contenta de lui jeter un regard froid et poursuivit.
- L'après-midi de navigation se déroulera normalement, reprit-il, en revanche il est très probable que la nuit soit déjà tombée lorsque nous arriverons, il vous faudra donc être particulièrement attentifs puisque le vaisseau sera soumis à des perturbations magnétiques lorsque nous pénétrerons dans la ville, de la même façon que cela s'est produit lors de notre départ d'Arrakas. Une fois à l'intérieur du dôme, une équipe nous recevra afin de nous aider à immobiliser la Nébuleuse et à la stabiliser. Nous ne devrons pas quitter le vaisseau avant que toute la procédure soit bouclée. Ce sera notre première expérience de la sorte mais sachez qu'il en sera ainsi à chaque appareillage. Nous serons ensuite accueillis dans un refuge et ce pour la totalité de notre séjour. Durant ce laps de temps, personne n'aura accès au navire, sauf pour transférer les marchandises entreposées dans les cales évidemment. Bien. En raison de l'état de Jilal, il est probable que... ahem... que notre séjour à Amskin soit prolongé. Vous aurez donc le loisir de découvrir la ville et de faire ce que bon vous semble.
- Combien de temps on va rester là-bas ? s'enquit Neith.
- Je ne sais pas. Le guérisseur qui se chargera de Jilal nous le dira lorsqu'il l'aura examiné.
Trois semaines après l'accident, le gaillard n'était toujours pas sorti de son coma, et malgré l'excitation évidente que nous ressentions tous à l'idée de débarquer dans une nouvelle ville – que dis-je, un nouveau monde! – tout le monde était relativement inquiet à son sujet. Son était n'avait cessé d'empirer de jour en jour et il était très mal en point, d'après Drizzt, qui se mettait à froncer les sourcils dès qu'il abordait le sujet.
- Nous aurons également des entrevues avec le Ministère d'Amskin, ajouta Nabion.
- Ah, voilà qui promet d'être intéressant, fit Tokus avec sarcasme. Je me demande comment il est, leur petit Rasgutt à eux.
Moi, je me demandais quelles surprises culinaires ils pouvaient bien nous réserver, les gars du refuge ! Encore fallait-il que ce soient de vrais cuisiniers, ah ça, c'était pas donné à tout le monde. Mais si j'en croyais les dire de mon vieux Tuteur, Bali, chaque ville apportait son lot de nouvelles saveurs.
Tous commencèrent à discuter entre eux, enthousiasmés par la perspective de découvrir Amskin. C'est que ça allait nous faire un bien fou de découvrir autre chose ! Je le sentais, jusqu'à l'intérieur de mes os. Et on n'était pas au bout de nos surprises, ça non. Une fois qu'on aurait vu Amskin, il nous resterait trois cité-bulles, trois univers à découvrir, à explorer, à apprivoiser.
- J'ai hâte de voir à quoi ressemblent les damoiselles amskines... murmura Hakks en souriant.
Eh bien, le séjour s'annonçait plutôt bien.

[Elke] Il fait nuit noire. On devine Amskin plus qu'on ne la voit. Pourtant elle est là, à une dizaine de mètres de nous, enfermée sous son dôme aux humeurs jalouses qui s'obstine à garder le secret quelques minutes encore. Mais on distingue déjà le pâle halo des lumières qui semblent nous inviter à les rejoindre. Amskin est comme un immense lampion reluisant, un oasis lumineux étincelant au cœur du monde éteint. Ce qui de loin n'était qu'une vulgaire tâche grise obstruant le paysage est à présent une bulle de vie flamboyante. C'est beau. On dirait que le dôme transpire de bonté et de chaleur, on dirait qu'il nous regarde de son grand œil vitreux en nous murmurant des paroles de bienvenue. Je suis sûre que si je le touchais je le sentirais tiède et palpitant de vie sous ma paume.
Le voilà qui commence à nous ouvrir ses portes.

[Lazuli] Nous passâmes les portes d'Amskin sans réelle difficulté. Il y eut de violentes secousses et plus d'une fois la Nébuleuse tressauta, faisant mine de piquer du nez et d'aller s'écraser contre le sol, mais je me sentais étonnamment calme, contrairement au jour du départ où j'avais eu si peur que je m'en étais mordues les lèvres jusqu'au sang. Il y avait dans cette arrivée quelque chose de solennel que je ne parvenais pas à m'expliquer. Indubitablement, c'était une nouvelle étape que nous franchissions en même temps que ces portes. Cette simple pensée avait suffi à me tranquilliser et c'est presque avec étonnement que réalisai que les moteurs s'étaient arrêtés. Je me ruai vers la rambarde du pont, imitée par plusieurs autres, afin de voir ce qui se passait en bas. On ne distinguait pas grand chose dans la pénombre, mais quelques lueurs mouvantes m'indiquèrent que des hommes étaient là, juste en-dessous, lampe en main.
- C'est bon, finit par crier une voix masculine qui m'était inconnue. On a posé les cales, vous pouvez descendre !
Nabion fut le premier à franchir la passerelle, suivi par tous les autres. Je restai quelque peu en retrait, intimidée par ces voix auxquelles il m'était toujours impossible d'associer des visages et par cette ville nouvelle qui avait les yeux rivés sur nous.
Je posai un pied à terre. Le capitaine échangea une poignée de main vigoureuse avec un homme, lequel était d'une carrure robuste et il ne faisait aucun doute qu'il aurait pu broyer les phalanges de n'importe qui au vu du terrifiant artefact qui lui servait de main. Les deux hommes échangèrent ensuite quelques paroles auxquelles je ne prêtai pas attention, trop intriguée que j'étais par ce nouvel environnement dont je ne discernais quasiment rien dans la pénombre.
Tout l'équipage semblait plongé dans la même torpeur. Personne ne savait quoi faire ni quoi dire. Alors, ils se taisaient. Deux hommes vinrent chercher Jilal. Mon estomac se tordit lorsque j'aperçus le mousse, étendu sur son brancard, pâle comme la mort. Les hommes l'emmenèrent. « Allez hop, toi t'es bon pour le guérisseur ! ». Ce fut tout.
Puis on nous amena au refuge.

[Neith] - Soyez ici chez vous ! s'exclama le tenancier du refuge en nous adressant un sourire mielleux.
Je ne pus réprimer un rictus d’écœurement. Le bonhomme avait une petite voix fluette qui m'était d'ores et déjà insupportable. Par ailleurs, il n'avait pas franchement une carrure impressionnante. De petite taille et d'une minceur extrême, il flottait dans ses vêtements, et ses cheveux blonds mi-longs n'arrangeait rien à l'affaire. L'aurais-je vu de dos que j'aurais juré qu'il s'agissait d'une femme. Un petit bouc soigneusement taillé qui ornementait son menton contrastait avec son aspect général, et les quelques rides qui creusaient son visage de-ci de-là attestaient qu'il avait déjà un certain âge. Une cinquantaine d'années, sans doute.
- Je suis Froher, le patron du refuge, c'est un plaisir de vous recevoir ici !
Si le dénommé Froher m'agaçait déjà, il fallait reconnaître par contre que le refuge était des plus agréables. Nous nous trouvions dans le salon. La température était délicieusement tiède, rehaussée par un grand feu qui crépitait dans la cheminée devant laquelle étaient disposés d'énormes fauteuils dans lesquels nous nous laissâmes tomber en soupirant d'aise. Derrière nous se trouvait une grande table en bois noir, derrière laquelle trônait une impressionnante bibliothèque, sans doute la plus grande que j'eus jamais vue. Enfin, le sol était presque intégralement couvert d'épais tapis dans lesquels nos pieds s'enfonçaient à chaque pas. Le refuge était des plus chaleureux, c'était indéniable.
- Bon, j'imagine que vous avez fait une longue route et que vous n'avez aucune envie de m'écouter papoter, fit notre hôte en riant. Pour les formalités, on verra demain, il est déjà bien assez tard comme ça ! Les chambres sont à l'étage, installez-vous, je vous appelle d'ici une dizaine de minutes le temps que le repas soit prêt.
Non content de prendre congé de l'aubergiste, je me hâtai de monter à l'étage, où j'eus l'excellente surprise de constater que nous disposions de chambres individuelles !
Après un mois à bord de la Nébuleuse, c'était un véritable bonheur d'avoir une pièce rien qu'à soi. J'allais pouvoir dormir sur mes deux oreilles ! Beo aurait beau ronfler de toutes ses forces, Jinko pourrait se tourner et se retourner dans son lit en proie à ses insomnies, je ne les entendrais pas ! Je me vautrai dans mon lit en poussant un soupir de soulagement.
S'il y avait bien une chose qui ne me convenait pas à bord du vaisseau, c'était bien celle-là. Combien de fois avais-je rêvé de me retrouver seul dans une chambre ! C'était parfois insupportable. Ah, la seule personne avec qui j'aurais pu partager la pièce avec un réel bonheur, c'était bien Täher.

[Täher] Je sentis l'épais matelas ployer sous mon corps. Et quel matelas ! Mon lit était bien deux fois plus grand que celui que j'occupais dans ma cabine du vaisseau.
Ça sentait bon le bois et la vie ici. Cet endroit me plaisait déjà. Ces dernières semaines j'avais piloté des heures durant, me poussant jusqu'à l'épuisement. Et là, tout d'un coup, c'était comme si toute la pression qui pesait sur mes épaules s'était envolée. Tout allait s'arranger. Jilal était entre de bonnes mains, nous étions arrivés à bon port, et j'allais avoir tout le temps nécessaire pour me soûler de sommeil. Ouais, j'allais dormir jusqu'à en être écœurée !
Je glissai avec délices dans la somnolence.

[Hakks] - Alors, qu'est-ce que vous nous avez servi là ? demanda Beo en examinant le contenu de son bol fumant.
Je souris. Après avoir confié nos estomacs à Beo pendant un mois entier, nos hôtes allaient sans doute avoir bien du mal à nous satisfaire ! Après avoir avalé quelques gorgées de l'épaisse soupe et échangé quelques œillades appuyées avec Tokus, je m'exclamai :
- Mais dis donc, c'est pas mauvais du tout !
Beo, réticent, fit la moue.
- Mh, un peu insipide, je pense qu'avec un peu plus d'herbes de...
- Aaah, mauvais perdant, fit Tokus en riant. Reconnais que c'est tout de même sacrément bon !
- Comment est-ce que vous faites ça ? demanda Beo de mauvaise foi.
- Spécialité de chez nous ! fit Foher en souriant. Je ne peux pas t'en dire plus, ce n'est pas moi qui cuisine, mais je suis sûr que notre cuistot sera ravi de partager ses secrets culinaires avec toi.
- Hum, eh bien, je pourrais peut-être lui apprendre quelques subtilités du métier et...
Dink lui asséna un léger coup de coude.
- Tu peux apprendre à faire ce plat sinon, fit-il. J'aime bien.
Bah ça ! C'était la première fois que j'entendais Dink prendre la parole à table. Le mousse était d'ordinaire taciturne et un peu bougon, mais l'alcool que nous avaient servi nos hôtes en apéritif (je me demande ce que ça pouvait être, en tout cas, c'était bien dosé!) avait délié les langues comme par magie et de somptueux sourires se dessinaient sur les visages de tous mes camarades. Nom d'un boltugue, ce que c'était bon d'être là !
Même Nabion, qui ne s'autorisait que rarement un contact amical avec le reste de l'équipage, semblait plus serein.
- Eh bien, pour la nourriture comme pour tout le reste, je sens qu'on a beaucoup de choses à apprendre des amskins ! déclara-t-il, salué par un large sourire de la part de Foher.
- Oh, ça oui, répondit-il. C'est un plaisir de vous avoir ici en tout cas ! Les derniers à être passés sont de Tsegaya, et, entre nous, ils sont pas franchement sympathiques.
- Ah, vous aussi vous trouvez que les arrakans sont supérieurement intelligents et agréables ! s'exclama Elke en riant. Nous sommes d'accord !
C'était curieux de constater à quel point le fait de se trouver ailleurs pouvait nous réconcilier avec notre cité. Lorsque nous naviguions, aucun membre de l'équipage n'avait manifesté son désir de revoir Arrakas, et voilà qu'à présent nous revendiquions nos origines !
Foher partit dans un grand éclat de rire suraigu, déclenchant automatiquement l'amusement général (c'est qu'il avait un timbre de voix assez particulier, fallait le reconnaître).
- Oh, mais attends de voir Amskin ! Nous avons plus d'une surprise pour vous, vous vous en rendrez compte. Vous savez, je suppose, qu'Amskin est surnommée « Amskin l'espiègle » ?
- Ah ! bougonna Beo. Ouais, j'ai jamais compris cette lubie de donner des petits noms aux villes. Arrakas la puissante, Tsegaya la secrète... Qu'est-ce que ce serait si on appliquait ça à tout le reste, hein ?
- Beo le voluptueux, Neith le prince dormeur, Nabion le nab... le magnifique, oui, le magnifique ! chantonna Tokus d'un ton trop sirupeux pour être sérieux.
Même Nabion éclata de rire !
- Eh bien, vous découvrirez très vite pourquoi l'on surnomme Amskin ainsi, reprit Foher. La cité aime jouer avec ses occupants, vous aurez tout le loisir de vous en rendre compte. Ah, et bien sûr, il faut que vous alliez visiter les mines ! Ce sont elles qui font la fierté d'Amskin, vous ne risquez pas d'être déçus.
- Je suis intéressé, approuva Sirus. Où se trouvent-elles ?
- A une heure et demie de la ville, au seuil des montagnes. Vous ne risquez pas d'être déçus ! Après tout, ces mines sont le principal élément de l'économie amskine, et vous verrez qu'elles valent le coup d’œil. Je m'arrangerai pour vous organiser une visite, je connais du monde, vous savez. Presque tout le monde sait qui je suis, à Amskin. D'ailleurs s'il vous arrive quoi que ce soit, n'hésitez pas à faire appel à moi !
Foher bomba légèrement le torse, visiblement très fier de son statut au sein de la ville.
- Je parie que toute la ville le connaît parce qu'ils viennent tous se mettre la cuite ici ! glissai-je à Tokus.
- C'est ce que j'allais te suggérer.
- Dites, personne n'a vu Täher ? demanda Neith, qui s'était levé de sa chaise. Elle n'est pas là.
- Elle est certainement en train de dormir, ce qui ne m'étonne pas étant donné toute la fatigue qu'elle a accumulée ces dernières semaines ! grommela Drizzt. Laisse-la se reposer tranquille.
- Ah ! Tu es perdu, sans elle, hein ? fit Beo en riant.
Le visage de Neith vira au cramoisi et il se ratatina sur lui-même en marmonnant.
- En tout cas, elle rate un très bon repas, remarqua Lao. Si ça ne dérange personne, je vais prendre sa part !
Sur ces mots, il se resservit allègrement.
- Monsieur Foher ! intervint Lazuli, qui semblait avoir longtemps hésité avant de prendre l'initiative d'interpeller notre hôte. Qu'est-ce qu'il y a d'autre à voir, à Amskin ?
- Appelle moi simplement Foher, ma jolie. Eh bien, les mines, comme je vous l'ai dit. Je vous conseille également de faire un tour sur notre marché minéral. Les roches que l'on extrait des mines sont avant tout utilisées à des fins pratiques – faire marcher les gros moteurs de vos machines volantes, par exemple – mais bon nombre d'artisans amskins ont appris à les tailler afin de réaliser toute une gamme de petits objets insolites. C'est très intéressant à voir et je suis sûr que vous y trouverez quelque chose qui vous plaira. Je pense que vous pourriez aussi apprécier une petite visite de la Coupole. Ah, et nous avons bien sûr de ravissantes femmes de joie...
Sur cette dernière déclaration, il plissa les yeux et nous adressa un large sourire quelque peu carnassier. Là au moins, il avait retenu l'attention de l'assemblée, y'avait pas à dire !

[Nabion] Les angoisses et les animosités s'étaient comme envolées dès que nous avions franchi les portes d'Amskin. Avec un plaisir non dissimulé, je regardai mes Corsaires, qui étaient tous là, comme au premier jour, chargés d'une bonne humeur sans égal, enthousiastes et souriants. L'arrivée avait soulagé tout le monde, comme je m'y attendais. C'était un vrai bonheur que de retrouver cette simple joie, celle d'être ensemble, autour d'une table.
Notre hôte resta discuter avec nous jusqu'à une heure avancée de la nuit, nous vantant les qualités d'Amskin, ses ruelles tortueuses qui perdaient les passagers et les menaient toujours à un endroit surprenant, ses tavernes animées, son industrie minérale, ses activités et ses habitants... Il aimait sa ville, ça ne faisait aucun doute. Il l'aimait si fort qu'il nous la faisait aimer à nous aussi, qui venions à peine d'y poser le pied. J'eus la sensation d'avoir raté une étape de ma vie. Pourquoi ne ressentais-je pas cet attachement si fort à Arrakas ? On ne m'avait jamais appris à clamer les beautés de ma terre, et je ne lui en voyais d'ailleurs aucune. Pourtant, indéniablement, le fait d'être là en territoire étranger me rappelait d'où je venais. J'étais arrakan, et surtout je me sentais arrakan, pour la toute première fois. Comme c'était drôle de débarquer ainsi chez d'autres gens. Ils n'avaient à priori rien de différent de nous, et il y avait pourtant tant à apprendre d'eux.
En allant me coucher ce soir-là, je me sentis plus serein que jamais.
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