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Lecture d'un chapitre



Lecture du chapitre 6
Nom de l'œuvre : Eter City [Election - 2017] Nom du chapitre : Fondation Ærtificielle
Écrit par Requiem Chapitre publié le : 18/6/2017 à 23:52
Œuvre lue 4390 fois Dernière édition le : 5/10/2017 à 16:24
Eter City
- Avant les évènements Soleil et Lune -


Séquence 04.25404 : Fondation Ærtificielle


Je bloque le coup en croisant mes bras supérieurs au-dessus de ma tête. Le choc m’ébranle presque. Il faut que je prenne mes appuis. Mon adversaire est extrêmement forte et bien entraînée. L’excitation me gagne. Le combat va être intéressant.

Je recule d’un pas pour me mettre en garde. Calmement, je respire. J’observe l’ennemie qui me fait face. Elle est toute débraillée et a quitté ses lunettes. Le brun doux de ses yeux n’exprime aucune émotion. Si elle me tue ce n’est pas par haine ou vengeance. Elle suit simplement l’ordre qui lui a été donné. La vie. La mort. Le combat.

Nanoujka… L’élite de l’élite des Pokémon de combat. Spécialement conçue dans le but de tuer. Voilà un monstre à ma hauteur. Je vais tout donner, et, si je sors victorieux de ce duel, je les tuerai tous : Skull, le Miaouss, les membres du Syndicats, et même ces guignols en combinaisons excentriques qui viennent de descendre du plafond en déversant un torrent de lave autour d’eux. Comme un mantra, je me répète cette phrase encore et encore dans ma tête pendant que nous livrons combat.

J’essaye d’esquiver un coup de griffes que m’assène Nanoujka. Trop lent. Trois traits rouges viennent balafrer ma poitrine. Des gouttes de liquide carmin heurtent le sol dans un ploc-ploc régulier. Bah ! Il en faut plus pour m’avoir. Je rugis par défi et me lance dans un corps à corps éperdu.

Mes coups n’ont jamais été aussi vigoureux. Mes quatre poings s’écrasent sans relâche sur la garde de la Chelours. Elle recule de quelques pas, déséquilibrée. J’en profite pour sauter en l’air et lancer mon coude en avant dans l’intention de lui refaire le museau.

Je me souviens que lors de mon précédent combat, c’est la tentative d’attaque aérienne du Tygnon qui a causé sa perte. Mais nous ne jouons pas dans la même catégorie. Aussi forte soit-elle, la Chelours ne pourra pas stopper la chute d’un Pokémon aussi massif que moi.

Malheureusement, Nanoujka est pleine de surprises. Grâce à sa colonne vertébrale extrêmement flexible, elle s’aplatit soudain au sol et je passe au-dessus d’elle sans parvenir à seulement la frôler. Dans la même impulsion, elle se met en boule et amorce une roulade en arrière pour me balayer avant que je puisse retrouver mes appuis.

L’exécution de sa technique est parfaite. L’inexorable boule de poils me percute de plein fouet alors que mon gros orteil n’est qu’à quelques millimètres du sol. Je suis emporté par son mouvement rotatif qui me projette violemment contre les portes de métal de l’ascenseur.

Je glisse lentement à terre, tout va au ralenti. Des tâches noires dansent devant mes yeux, comme pour se moquer de moi. Quelque part, très loin, mon corps hurle de douleur. Je pense que j’ai une ou deux côtes cassées. Pas le temps de ruminer la déculottée que je suis en train de prendre, Nanoujka me charge déjà pour m’achever. Je me relève péniblement, une main contre le mur, une autre tenant mes côtes malmenées et les deux autres, paumes en avant, s’apprêtent à stopper la progression de ma redoutable adversaire.

Doigts et griffes s’entrecroisent lorsque nos mains se rejoignent dans un duel de force pure. Nos visages à quelques centimètres l’un de l’autre me permettent d’admirer en gros plan les crocs luisants du monstre psychopathe. Si je perds ce duel, ils viendront s’enfoncer dans la chair tendre de mon cou pour en arracher la carotide.

Mes bras tremblent sous l’effort que je fais pour repousser la terrible pression à laquelle me soumet mon adversaire. Je sens mes genoux faiblir. Je ne dois pas tomber ou ce sera la fin. Malgré la douleur je déplie le bras avec lequel je me tiens les côtes et forme un gros poing. Je frappe de toutes mes forces dans la partie la plus fragile l’abdomen de mon ennemie. Je sens que le coup a porté car je vois pour la première fois le visage neutre de Nanoujka changer d’expression. Ses traits se durcissent et ses yeux se font légèrement plus concentrés. Je frappe à nouveau. Puis encore. Et encore.

La Chelours tente de se soustraire à ma prise, mais je tiens fermement ses deux pattes entre les articulations douloureuses de nos doigts entortillés. Ses griffes s’agitent et s’enfoncent profondément dans le dos mes mains mais je sers les dents. Il faut tenir. Je la frappe à nouveau au ventre et un cri léger s’échappe de la bouche sans lèvres de ma rivale. Ça fonctionne. Résiste encore un peu mon grand et tu vas l’avoir.

J’ai deux avantages sur Nanoujka : mes quatre bras évidemment… et mes grandes jambes. La physionomie des Chelours est… chelou comme dirait Skull. Ceux-ci possèdent de longs membres antérieurs mais leurs pattes postérieures sont comparativement beaucoup plus courtes. Ce handicap est compensé par un corps très flexible et tout en longueur qui leur permet en général de dépasser les deux mètres de haut tout en conservant un centre de gravité relativement bas. Mais dans le cas présent, cela ne change rien à la donne : en neutralisant ses pattes avant, je me mets virtuellement hors de portée de Nanoujka.

Je continue à lui porter des coups à abdomen tout en accentuant la pression de mes bras supérieurs pour la repousser. Lentement, mon adversaire recule d’un pas. Puis de deux. Ma dernière main est trop éloignée du mur pour pouvoir me soutenir mais je sens faiblir le Pokémon tueur. A mon tour j’avance d’un pas. Puis de deux. Je peux gagner. Je vais gagner !

Soudain, un sourire sardonique éclaire le visage de la Chelours qui n’annonce rien de bon. Sa résistance lâche complètement. Nanoujka se jette en arrière. Entrainé par sa brusque embardée et mon propre élan, je tombe à mon tour, délaissant mon emprise sur les bras de la Chelours pour me protéger. Je n’ai pas le temps de comprendre ce qu’il se passe que nous roulons au sol, nos corps entrelacés en un méandre de bras, de têtes et de jambes, luttant pour notre survie dans un combat qui ne s’achèvera que lorsque l’un de nous deux arrachera le cœur de l’autre de ses entrailles. La vie. La mort. Le combat.

Je finis sur le dos, Nanoujka à califourchon sur ma poitrine ensanglantée. Plusieurs filets de sang s’écoulent de ses babines, tâchant sa chemise blanche déjà en piteux état. Je lève un bras pour la saisir à la gorge mais un coup de manchette sur l’articulation me brise le poignet. J’entends clairement mon radius se briser dans un claquement sec. Les tâches noires se mettent à nouveau à valser devant moi.

Il y a un goût de fer dans ma bouche. Ma vision est trouble, j’ai mal à peu près partout et j’ai un bras cassé. Ce n’est pas possible. Je suis en train de perdre ! Allez mon vieux, reprends-toi un peu ! Tu ne vas laisser cette femelle te botter le cul tout de même. N’oublie pas que tu es un champion. Le plus grand de tous. Tu as combattu le Maître de Hoenn. Tu as vaincu à toi seul le Doyen d’Akala. Tu as survécu pendant sept ans aux combats de la Ligue Clandestine d’Eter City. Je n’ai pas envie que ça s’arrête. Je n’ai pas encore accompli ma destinée. Devenir le plus puissant de tous les Pokémon. Ce n’est pas juste. Je ne veux pas mourir !

Un violent coup de griffes me lacère le visage. Je ne vois plus rien. Le temps ralentit. J’entends le bruit que font mes poumons à chacune de mes inspirations. C’est assourdissant. J’ai mal. Aidez-moi. Je vais mourir. Nanoujka m’a vaincu. Dans la bouillie obscure qui me sert de vision j’entraperçois les contours nébuleux de la haute silhouette de la Chelours qui se dresse au-dessus de ma carcasse, telle la mort personnifiée. J’essaye de lever un autre bras pour me protéger mais mes muscles ne répondent plus. C’est la fin. Je prends une dernière inspiration qui a plus le goût du sang que de l’air. Je ferme les yeux.

C’est drôle les pensées qui nous traversent quand on va mourir. Le visage enfantin de Païzanou apparait derrière mes paupières closes. Ça fait sept ans que je n’avais pas pensé à lui. Ce doit être un adulte à présent. Je me demande s’il a réussi à obtenir son diplôme d’infirmier.

Je pense à Maïa, ma première dresseuse. Celle qui m’a capturé alors que je n’étais qu’un bébé sans défense. Je n’ai pas de souvenir de la famille à laquelle elle m’a arraché alors c’est elle que j’ai aimée à la place. Jusqu’au jour où elle m’a échangé contre un Pokémon plus mignon, plus apte à gagner des concours, moi qui avais la peau rugueuse et le teint cireux. Le jour où mon cœur s’est brisé. Le jour où je me suis juré de devenir le meilleur par tous les moyens. Pour lui faire regretter de m’avoir abandonné de la sorte.

Maïa ne regrettera pas son échange. Je ne suis jamais devenu célèbre. Je n’ai jamais réussi à briller aussi fort que le soleil. J’ai été condamné à la nuit. Toujours à devoir me débattre dans les ombres. Tout comme la lune, n’être éclaboussé que par le reflet d’une lumière qui ne m’appartient pas.

A présent je vais mourir.

Sept ans plus tôt.

- Regardez ! On peut apercevoir l’île, nous annonce fièrement Elsa-Mina en pointant un minuscule point à l’horizon.

Malgré le bruit assourdissant des rotors de l’hélicoptère la voix de la riche héritière de la famille Æther est aussi claire que si elle nous murmurait ces mots à l’oreille. Païzanou est assis en vis-à-vis de moi, sanglé à son siège aussi fort que possible. Son visage verdâtre témoigne de manière éloquente de son mal des transports. Il a vomi pendant presque tout le voyage qui nous a conduits d’Akala jusqu’ici, à quelques kilomètres de la nouvelle île qui se dresse fièrement au milieu de l’archipel d’Alola.

- Elle est encore en construction, continue Elsa-Mina. Mais on commence déjà à accueillir nos premiers petits pensionnaires.

Les petits pensionnaires dont elle parle sont les Pokémon abandonnés ou maltraités par leurs dresseurs. Peuh ! Qui a besoin d’un dresseur ? Le mien n’est qu’un bon à rien qui rêve de soigner nos petits bobos. Il peut bien faire ce qu’il veut du moment qu’il me laisse réaliser les grands projets que j’ambitionne pour ma personne.

C’est Elsa-Mina qui nous a proposé de visiter son île après que nous l’ayons rencontrée dans sur le plateau de télévision d’Akala TV. Elle prétendait qu’elle avait besoin de gens comme Païzanou, prêts à aider les Pokémon dans le besoin et que cela lui ferait plaisir qu’il vienne travailler pour elle plus tard, quand il serait grand. Pourtant j’ai le sentiment que l’héritière ne dit pas tout. Chaque fois que je croise son regard j’ai l’impression qu’elle cache des raisons bien plus profondes au pourquoi de notre invitation. Des raisons qui me concernent.

Je ne sais pas trop ce qu’une femme comme elle, tournée vers le bien-être des Pokémon, peut me vouloir. Si c’est pour assurer la sécurité de son île, elle peut aller se faire voir. Mais si ce n’est pas le cas…

Le point noir à l’horizon me tire de mes réflexions quand celui-ci se transforme en somptueux bâtiment blanc floqué du sceau familial peint en lettres dorés : « Æ ». Seuls les grues et les échafaudages qui grignotent dans tous les sens l’imposante bâtisse ternissent légèrement cette vision biblique. Partout, des ouvriers, humains et Pokémon, s’activent à souder des barres d’acier entre elles, monter des blocs de béton via un système labyrinthique de cordes et de poulies, ou encore à fixer des pans entiers de mur argenté. Toute cette fourmilière pleine de vie n’est mue que par un seul but : terminer au plus vite le Paradis Æther et permettre aux Pokémon du monde entier de trouver un refuge quand tout leur a tourné le dos.

Du moins c’est ce que dit la brochure. Aussi troublante que soit Elsa-Mina, elle reste une humaine. Je n’ai pas confiance en eux. Ils sont trop prompts à trahir et usent du mensonge et de la dissimulation avec légèreté.

L’hélicoptère se pose à grand bruit sur la plateforme au sommet de l’écrasante construction. Le bâtiment me fait presque mal aux yeux tant le reflet des rayons de soleil qui viennent mourir sur ses grands murs blancs est aveuglant. Elsa-Mina se tourne vers nous et nous sourit alors que des techniciens accourent pour s’occuper de l’engin qui nous a conduits jusqu’ici. A l’aide d’une grosse pompe, je les vois déverser un liquide noir et mal odorant dans le réservoir de l’appareil.

- Si vous voulez bien me suivre, nous allons commencer la visite. Puis nous pique-niquerons dans le jardin d’Æther qui est en cours de finalisation.

Sans un mot, nous suivons l’invitation de la jeune héritière et pénétrons enfin dans le soi-disant refuge. L’intérieur est aussi blanc que le reste. Les murs flambants neufs sont éclairés par des néons incrustés dans le plafond qui grésillent dans mes oreilles. Suis-je le seul à trouver cela désagréable ?

Nous passons par des coursives lumineuses encadrées de grandes baies vitrées qui laissent apercevoir des biotopes adaptés à chaque type de Pokémon : montagneux, forestier, maritime, fluvial, etc. Rien n’est laissé au hasard dans la reconstitution de l’habitat naturel de mes congénères. Je comprends mieux pourquoi la Fondation appelle fièrement cette île un Paradis pour Pokémon.

Tout cela paraît tellement idéal. Tout est propre. Sécurisé. Les Pokémon abandonnés y seront nourris, soignés, choyés. Ils ne manqueront jamais de rien et seront protégés de tous les dangers. Bien sûr, cela n’est possible que grâce à la générosité de la Fondation Æther qui garantit que tout Pokémon admis sera traité avec dignité et dans le respect de chacun.

Même en sachant tout ça, je ne peux m’empêcher de m’interroger... Peut-on vraiment appeler Paradis un endroit où les mouvements d’un Pokémon sont délimités par une baie vitrée ? Où tout est… artificiel ? Est-ce cela la liberté ? Païzanou, lui, est conquis. Il laisse échapper de grandes exclamations à chacune des interventions de notre hôtesse.

Une fois le secteur des biotopes derrière nous, nous arrivons dans la partie plus technique de l’installation : cabinets médicaux, salles d’entraînement et de test, laboratoires de recherche et d’analyses… Il ne semble rien manquer dans la panoplie de la Fondation dont Elsa-Mina est la présidente. Cet angelot est surprenant sur tous les points. Malgré sa relative jeunesse, elle dirige tout ce petit monde d’une main de maître comme une prophétesse guidée par la voix divine.

Au détour d’un couloir nous croisons un homme d’assez haute taille mais dont le dos voûté et à la calvitie plus que naissante le fait ressembler à un scientifique fou de dessin-animé.

- Oh ! Laissez-moi vous présenter notre tout nouveau Directeur de recherche, le Professeur Saubhone, s’exclame Elsa-Mina avec enthousiasme.

Saubhone remonte des lunettes surdimensionnées – d’assez mauvais goût si vous voulez mon avis – sur l’arrête de son nez crochu et dévisage Païzanou, circonspect.

- Bonjour, bonjour. Et à qui ai-je l’honneur ?
- Pa… Païzanou… monsieur. Je suis venu pour faire le tour de votre île.
- Ah. Très bien. Mais je ne crois pas que le Paradis Æther fasse partie du Tour des îles, jeune dresseur. Il n’y a pas de Doyen ici. Ni même de Pokémon protecteur !
- Païzanou souhaite rejoindre nos rangs plus tard, le corrige immédiatement Elsa-Mina en riant. Je l’ai donc invité à visiter nos installations. Il a emmené avec lui son Pokémon fétiche, Ahou. Je vous avais parlé de lui, vous vous souvenez ?

Le scientifique remonte encore une fois ses grosses lunettes sur son nez avant de pivoter lentement pour me jauger d’un air investigateur.

- Oui bien sûr ! Vous avez l’œil, ma chère ! Je suis toujours estomaqué par vos… trouvailles ! Je n’avais jamais vu une aura aussi vive… C’est intéressant.

Je n’aime pas la façon qu’il a de me regarder. Pour lui je suis un spécimen, pas un être à part entière. Je le vois à son regard qui détaille chacun des angles de mes muscles, de mes articulations. J’entends presque les petits cliquetis de son crâne dégarni qui calcule mes mensurations. Plus je passe de temps ici, moins j’ai l’impression que c’était une bonne idée de venir. A leurs regards convenus, je ne suis pas certain qu’on va nous laisser repartir.

Soudain une alarme rugit, figeant tout le monde dans un air surpris. Une porte s’ouvre par laquelle se déverse des laborantins apeurés. Païzanou m’attrape la main. Je le sens qui tremble tout près de moi.

- Qu’avez-vous fait ? s’exclame Saubhone en se précipitant à contre-courant des chercheurs en fuite. J’exige une réponse, bande d’incapables !
- Venez, dit précipitamment Elsa-Mina à notre adresse. Laissons l’équipe de sécurité se charger du problème.
- Que se passe-t-il ? demande Païzanou d’une petite voix inquiète.
- Sûrement un problème de raccordement. Avec les travaux en cours, nous avons parfois des courts-circuits. Ce n’est probablement rien mais inutile de nous mettre bêtement en danger au cas où il y aurait un incendie.

Sa voix est rassurante mais son regard déterminé. D’une main douce mais sûre, elle nous pousse gentiment en direction d’une porte dérobée. Avant qu’elle ne la ferme derrière nous, j’entends des cris provenir de l’autre pièce et des hommes en combinaison intégrale blanche arriver au pas de course. Je n’en suis pas certain, mais je crois qu’ils portent une arme à leur ceinture. Nous n’aurions jamais dû venir ici.

La suite de la visite s’effectue dans une ambiance nettement plus tendue malgré tous les efforts que déploie notre hôtesse pour nous faire oublier cet incident. Au bout de quelques instants, elle finit par nous délaisser dans son Jardin d’Æther en compagnie d’un garde en uniforme immaculé mais à l’allure patibulaire.

- Je vous laisse manger tranquillement pendant que je vais vérifier que tout est bien rentré dans l’ordre. Ne vous inquiétez surtout pas, le garde pourvoira à vos éventuels besoins le temps que je revienne.

Une fois Elsa-Mina partie, Païzanou vient se réfugier sur mes genoux. Je pose une main sur son épaisse tignasse pour le rassurer. Ce n’est qu’un enfant. Dommage que nous dussions nous séparer, il n’est pas si mauvais ce petit humain. J’espère que contrairement à ce que me chuchote mon instinct l’incident n’est pas trop grave et que nous pourrons bientôt repartir de l’île artificielle. Malheureusement, mon instinct me trompe rarement.

- Eh !

Je lève les yeux de mon dresseur pour regarder le garde qui fait le piquet à côté de nous. C’est à moi qu’elle parle la nounou ?

- Paraît que t’es vachement fort, et prêt à braver la mort. Que t’aurais foncedé le Doyen, à la force de tes poings.

J’hoche la tête tout en grognant une vague réponse.

- Moi aussi j’ai fait l’Tour des Îles quand j’étais petiot, pas plus haut qu’un nenupiot. Ça m’aurait carrément botté d’avoir un P’mon aussi fort que toi à l’époque, que tous les dresseurs fassent dans leur froc.

Ouais, je sais. Ça aiderait n’importe quel pseudo dresseur d’avoir un Pokémon comme moi dans son équipe. J’hausse les épaules. C’est la vie, mec. On n’y peut rien.

- Enfin bon, j’ai vite compris la chanson. Tout ça c’est quétru. Toutes ces épreuves à la con qui faut passer avant d’affronter l’Doyen, ça sert juste à détourner les dresseurs de l’essence même du dressage : les combats. Sérieux ça sert à quoi de ramasser dix saletés de coquillages sur une p’tain de plage !? Quand j’ai découvert ça j’étais plein de rage. Dire que je rêvais de devenir Capitaine, mais en fait c’était même pas la peine. Allez, avec un génie comme moi et un Po’mon tel que toi, à nous deux nous serions les rois.
- Non mais dîtes donc, Guzma ! Qu’est-ce que vous racontez à ce pauvre Pokémon ?

Le dénommé Guzma roule ses yeux dans leurs orbites et se retourne en soupirant vers la corpulente femme qui se dandine vers nous dans de vertigineux talons aiguilles. Elle aussi porte un costume blanc mais quelques touches de rose viennent accentuer ses courbes indéniablement féminines de manière sensuelle. Toute semble en rondeur chez elle, même ses lunettes d’un rose criard. Serait-ce la mode des lunettes immondes ?

A ses pieds, j’aperçois deux marmots, à peine plus que des bébés, qui nous observent derrière les pans de sa robe. Ils n’ont pas plus de cinq ou six ans. D’habitude je n’y aurais pas fait attention si ce n’était pour leurs yeux… Leurs yeux terriblement lumineux… Je ne savais pas qu’Elsa-Mina avait des enfants. Elle parait tellement jeune que je me retrouve choqué par cette découverte.

- Excusez ce triste petit bonhomme coléreux. Il n’a aucune reconnaissance. Que voulez-vous, il y a des gens comme ça. Je m’appelle Vicky, je suis la sous-directrice de la Fondation. Mlle Æther m’a chargée de vous conduire jusqu’à votre chambre. Le problème que nous rencontrons est plus important que nous le supposions. (Elle lève ses deux mains aux doigts potelés en signe d’apaisement.) Mais ne vous inquiétez pas, la situation est sous contrôle. Nous avons juste besoin de temps pour régler les derniers détails et pouvoir vous acheminer chez vous en toute sécurité.
- Mais… Et mes parents, ils vont s’inquiéter ! réplique Païzanou.
- Nous allons arranger ça, lui répond Vicky en lui prenant la main. En attendant Lilie et Gladio vont te tenir compagnie.

Je lève les yeux au ciel. Pendant deux ans que nous avons bourlingué sur toute l’île d’Akala, pas une seule fois les parents de l’enfant ne se sont inquiétés du sort de leur jeune fils. Je ne vois pas pourquoi ils commenceraient maintenant. Ceci dit, l’idée de passer la nuit au Paradis Æther ne m’enchante guère. Et, si la nouvelle venue semble inoffensive avec ses airs de maman poule, je ne lui fais pas pour autant confiance. Malgré moi, je suis obligé de suivre mon dresseur.

La chambre qui nous est attribuée est un luxueux appartement avec balcon offrant une vue imprenable sur l’océan. Sur le mur opposé, une large baie vitrée du type de celles que nous avons déjà observé permet de voir les installations équatoriales que la Fondation a mises en œuvre pour accueillir les Pokémon d’Alola. Plage de sable fin, cocotiers et palmiers se côtoient dans un ensemble qui paraît presque naturel. Presque. Tout est trop propre. Quand je regarde avec quelle précision les arbres sont alignés et espacés, je ne peux m’empêcher de frémir. On dirait la création d’un esprit mécanique et froid qui a voulu retirer tout ce qui fait la beauté de la nature : le chaos.

Sans le chaos, il n’y a pas de diversité. Sans le chaos, il n’y a pas de vie.

Ces pensées me tourmentent encore jusqu’à tard dans la nuit. Je me tourne et me retourne au pied du lit dans lequel ronfle doucement Païzanou sans parvenir à trouver le sommeil. Dans quel but Elsa-Mina nous a-t-elle amenés ici ? Ma paranoïa ne fait qu’augmenter au fil des heures qui s’égrènent et que je passe ici. J’en suis à me demander si l’incident dont nous avons été témoins n’était pas une mise en scène dans le but de nous retenir sur l’île. Ne suis-je que le pantin d’une pièce de théâtre dont je suis le seul à ne pas voir les fils ?

Je n’en peux plus. Il faut que je sache. Je me lève discrètement et observe le visage endormi de Païzanou. Paisible. Peut-être ai-je tort de vouloir le quitter ? Un Pokémon doit rester auprès de son dresseur. Et après tout, celui-là, c’est quand même moi qui l’ai choisi. Cette pensée me traverse à peine que mon égo la balaye d’un revers de la main. Je ne gâcherai pas mon talent en le laissant pourrir pour quelqu’un d’autre.

Il faut que je découvre ce que trame Elsa-Mina et ses sbires. Aussi silencieux qu’une ombre, je me faufile dans le couloir maintenant à peine éclairé par quelques veilleuses.

Je suis le soleil conquérant qui, sur la lune mesquine, jettera toute la lumière.
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