Lorsque Cort reprit conscience, il était allongé dans un sable tiède et rougeoyant parsemé ci et là d´herbes vert-jaunes à moitié calcinées. Il se leva et contempla le paysage monotone autour de lui, écrasé sous l´irradiation puissante de l´astre du jour. Tout semblait s´étendre à perte de vue, sans la moindre vie réelle, sans la moindre activité autre que le minéral calcinant du sol qui tourbillonnait, porté par un vent brûlant vers l´horizon.
Cort avait changé d´apparence. En réalité, à vraiment y penser, il ne pouvait réellement se souvenir de l´apparence qu´il portait dans le monde de Neostir, mais là, il avait revêtu l´apparence d´un jeune homme grand et mince aux cheveux bruns qui lui tombaient dans la nuque et devant ses yeux bleus. Il portait un pantalon et un T-Shirt noirs qui pourtant ne retenaient aucune trace du sable rouge.
Le ciel d´un bleu clair et pur ne laissait aucune halte à la lumière de l´étoile meurtrière et Cort dut se forcer à regarder vers le sol, autant pour éviter le sable qui l´assaillait que pour se prémunir d´une cécité partielle due à la luminosité qui agressait ses yeux clairs.
Il avança alors doucement, le regard vers le sol, les bras le long du corps, sur de longs mètres, quand soudain, l´intensité du vent augmenta et il fut contraint de s´aplatir au sol pour ne pas être emporté brusquement par la tempête qui se levait. Quand celle-ci disparut, Cort se remit en marche mais son regard fut cependant bientôt attiré par de fins traits dans le sol qui formaient une écriture qui lui semblait familière.
« Le sable se gorgea du sang des massacres passés et devint rouge comme le soleil qui se meurt car tous ceux qui auraient survécu étaient condamnés. »
Cort continua à marcher. Il commençait à ne plus s´étonner des messages au sens caché déposés au milieu de nulle part par une main inconnue. Cependant, quelques mètres plus loin, un nouveau message était tracé dans le sable sanguin.
« L´Enfant Chéri des Cieux est le Malheur et le Salut, la double épée de Damoclès qui détruira le monde. »
Les messages semblaient de plus en plus accusateurs, et, même s´il n´y comprenait pas grand-chose, Cort se semblait visé, on l´avait déjà appelé « Enfant Chéri » il n´y a pas longtemps. Il continua encore sa marche avant de tomber sur un troisième message, encore plus accusateur et encore plus mystérieux.
« Vois, Calamité Suprême, vois ! Le monde est entre tes mains et s´effrite au fur et à mesure que tu te rends compte que tes pouvoirs sont sans la moindre limite. Meurs avec le monde que tu as vu naître, meurs avec le monde que tu as façonné, meurs avec le monde que tu as détruit, MEURS AVEC TA FOLIE ! »
La tempête se leva à nouveau, plus puissante que jamais, et emporta Cort à des centaines de mètres au-dessus du sol dans le flou le plus complet. Autour de lui ne subsistaient que le sable rouge et le vent furieux qui le maintenaient en lévitation dans un espace inconnu. Il avait l´impression de parcourir des distances folles tout en restant immobile, prisonnier de son immense tornade sableuse. Et soudain, le vent s´arrêta et il tomba dans une eau tiède qui fumait légèrement, et qui s´étendait elle aussi à perte de vue. Cependant, Cort flottait sans avoir besoin de nager, comme sur le Mer Morte. Une voix douce retentit alors, venant de nulle part et de partout à la fois.
??? : « Mon amour, écoute-moi bien, de retour, il n´y aura point. Destruction fut dispensée, salut sera amené. Si ce monde agonisait, pour toi aussi tout finirait. Adieu, et que finisse l´aube de feu. »
La voix s´évanouit alors. Cort avait remarqué que cette voix était identique à celle qu´il avait entendue à Neostir, et donc, qu´elle appartenait certainement à la même entité. Mais à peine eut-il pensé cela que l´eau se mit à tourner en un immense siphon qui commença à l´aspirer, et, il eut beau essayer de se débattre, il finit par passer au centre et disparaître dans le néant.
Le rouge. Rouge Sang. Rouge Feu. Rouge Sable. Tout était rouge. L´aube était sur le point de se terminer, mais le rouge noyait toujours toute chose, et Cort était une fois de plus allongé dans ce sable maudit et sanguinolent qui lui brûlait les poumons à chaque respiration.
Cort se releva à nouveau et reprit sa marche dans le néant qui l´entourait, quand soudain, il lui sembla apercevoir une silhouette à l´horizon. Il s´en approcha lentement, avec la crainte de tomber sur une autre loufoquerie envoyée par un dingue quelconque, mais il se rendit compte que c´était un petit garçon aux cheveux noirs, aux grands yeux violets et au visage doux.
Cort : « Bonjour petit garçon, que fais-tu tout seul dans cet endroit horrible ? »
Le petit garçon regarda alors fixement Cort droit dans les yeux. Le violet profond, tel une fleur au paroxysme de son éclat, tranchait avec la teinte rouge quasi uniforme du décor alentour. Cependant, dans ces grands yeux vides, Cort ne parvint pas à lire quoi que ce soit.
Petit garçon : « Bonjour Cort, je t´attendais. »
Son visage s´éclaira alors d´un grand sourire joyeux qui semblait montrer une joie intarissable. Pourtant, Cort ne put s´empêcher de ressentir quelques frissons.
Cort : « Qui… qui-es tu, et comment connais-tu mon nom ? »
Petit garçon : « Mais, Cort, tu le vois, je ne suis qu´un petit garçon aux yeux violets qui erre dans un désert rouge. Et la manière dont j´ai eu connaissance de ton nom n´a aucune importance. Viens, approche-toi de moi, je dois te dire un secret que même le sable ne peut entendre. »
Cort, bien que méfiant, s´approcha du petit garçon qui semblait inoffensif. Au moment où celui-ci fut assez près pour entendre même un murmure, le sourire de joie sur le visage du petit garçon se mua en un rictus profondément sadique et celui-ci attrapa une sorte de poignard venu de nulle part pour s´enfoncer dans le ventre de Cort. Son sang gicla alors, imperceptible parmi le rouge omniprésent et il esquissa un air de douleur extrême avant de tomber à genoux au sol.
Petit garçon : « Idiot. Quand comprendras-tu que tu ne dois avoir confiance en personne dans ce monde meurtri ? Ici, tout le monde veut ta peau, tu dois apprendre à être sur tes gardes en permanence, même si tu devais pour cela sombrer dans la paranoïa la plus profonde. Si tu ne comprends pas ça, peut-être vaut-il mieux que je te tue tout de suite. Allez, relève-toi ! »
Cort se releva lentement, tentant de prendre le pas sur les décharges électriques que la douleur provoquait dans son corps entier.
Petit garçon : « Bien, et maintenant, tue-moi ! »
Cort : « Comment veux-tu que je tue un petit garçon ? »
Le visage du petit garçon prit alors un air furieux et féroce.
Petit garçon : « Espèce de crétin ! Le Mal peut prendre n´importe quelle forme, même celle d´un petit garçon, alors, pour l´amour du Ciel, cesse donc tes guimauveries et tue-moi ! Tiens, prends ça. »
Le petit garçon matérialisa une lame de la même couleur nacrée que celle de la Sphère vers laquelle Cort avait été aspiré avant de se retrouver dans cet enfer. Cort l´attrapa au vol.
Cort : « Je t´ai dit que je ne te tuerais pas. Pourquoi tuerais-je quelqu´un qui veut m´apprendre des choses ? »
Petit garçon : « Mais… Tu le fais exprès ou quoi ? J´essaye de te faire comprendre depuis tout à l´heure que tu dois être prêt à tuer n´importe qui, même la personne que tu chéris le plus au monde, si cela s´avérait nécessaire. Tue-moi, sinon c´est moi qui te tuerai. »
Cort resta immobile, ankylosé par le choix qu´il avait à faire. S´il voulait survivre, il devait tuer un petit garçon innocent. Mais était-il réellement innocent ? Cort sentait que ce petit garçon était bien plus important qu´il ne pouvait le voir au premier abord.
Petit garçon : « Très bien, tu ne me laisse pas le choix, Cort. Tu vas mourir séance tenante. »
Le petit garçon sortit alors un long sabre blanc et se rua sur Cort qui leva son épée à l´aveuglette pour se protéger du coup. Quand Cort rouvrit les yeux, le petit garçon se trouvait à genoux devant lui, le ventre parcouru d´une longue entaille. En se ruant sur Cort, il s´était jeté sur l´épée qui l´avait blessé à mort.
Petit garçon : « Vois… le lourd fardeau… que tu portes… Tu tues… même… sans le vouloir. »
Le petit garçon se releva pourtant quelques secondes plus tard, indemne, comme s´il ne s´était rien passé.
Petit garçon : « Bien, je pense qu´il est temps de t´envoyer dans le vrai monde en ruines. Même si tu n´es pas prêt, nous ne pouvons pas rester ici indéfiniment. A partir de maintenant, tu es seul. Adieu, mon amour. »
Cort : « « Mon amour » ? Mais alors, tu es… ? »
Le petit garçon approcha alors de Cort, et ce dernier put se rendre compte que dans l´espace des quelques secondes de son mouvement, le petit garçon était devenu un jeune homme, gardant toujours ses courts cheveux noirs, ses yeux violets et son visage doux. Le jeune homme posa son index sur la bouche de Cort pour lui intimer le silence, et approcha son visage à quelques centimètres de celui de Cort.
??? : « Oui, mais peu importe, tu ne te souviendras bientôt plus de mon existence ni de celle de Neostir. Cela ne va pas te faciliter les choses, mais ta mémoire te sera rendue en temps voulu. Et maintenant, va, et sauve le monde, ou meurs… »
A cet instant précis, la tête de Cort se mit à tourner, et, quelques secondes plus tard, il s´évanouit, et tout l´espace rouge autour de lui et du jeune homme mystérieux disparut en même temps que ce dernier, dans un tourbillon rouge sang. L´Aube venait de prendre fin.