Il suffisait d’un cousin, d’un grand de CM2 ou d’un copain « qui connaissait quelqu’un chez Nintendo » : à la récré de 1999-2000, tout le monde savait que
Mew se cachait sous le camion de Carmin sur Mer. Personne ne l’avait jamais vu, mais tout le monde y croyait. Retour sur les légendes urbaines qui ont accompagné l’arrivée de Pokémon en France, avec pour chacune le vrai, le faux et ce qu’il en reste aujourd’hui.
Le 8 octobre 1999, Pokémon Rouge et Bleu débarquaient en France. Pas de wiki, pas de YouTube, presque pas d’Internet à la maison : les secrets du jeu circulaient de bouche à oreille, dans les cours d’école, les magazines et les forums naissants. Ce terreau a fait pousser des rumeurs tenaces, dont certaines ont fini par être reprises… par les jeux eux-mêmes.
Mew sous le camion : la mère de toutes les rumeurs
Au port de Carmin sur Mer, à côté du quai de L’Océane, trône un camion blanc. Il ne sert à rien, aucun personnage n’en parle, et il est presque impossible d’aller le voir de près. Il n’en fallait pas plus pour en faire le lieu le plus mystérieux de Kanto. La version la plus répandue de la rumeur disait qu’en utilisant Force pour pousser le camion, on découvrait une Poké Ball contenant Mew, le fameux 151e Pokémon que le Pokédex refusait de montrer.
Le camion n’est accessible que dans des conditions très particulières : le quai disparaît dès que L’Océane a levé l’ancre, et il faut Surf pour l’atteindre. Les joueurs les plus obstinés y sont pourtant parvenus en contournant le scénario, par exemple en évitant le bateau grâce à un Pokémon connaissant Coupe obtenu par échange. Ils y ont trouvé… un camion. Impossible à déplacer, et rien en dessous.
Game Freak n’a jamais oublié cette histoire. Dans Pokémon Rouge Feu et Vert Feuille (2004), le camion est toujours là, et une fouille du quai permet de dénicher un objet caché : un Lava Cookie. Dans Pokémon : Let’s Go, Pikachu et Let’s Go, Évoli (2018), le même endroit cache un Rappel qui réapparaît chaque jour. Toujours pas de Mew, mais un clin d’œil assumé aux joueurs de la première heure.
La boucle a été bouclée la même année dans Pokémon GO : quand une Étude Spéciale a permis, fin mars 2018, d’obtenir Mew pour la première fois dans le jeu mobile, de nombreux Dresseurs se sont amusés à photographier leur Mew en réalité augmentée… sous de vrais camions.
Verdict : faux. Mew n’a jamais été sous le camion, ni en 1996 au Japon, ni en 1999 en France. Mais la rumeur est devenue une private joke officielle.
Mew, le Pokémon qui n’aurait jamais dû exister
Si la rumeur a pris autant d’ampleur, c’est aussi parce que Mew était réellement caché dans la cartouche, et que son histoire est presque aussi incroyable que la légende. Dans une interview « Iwata Asks » consacrée à Pokémon Or HeartGold et Argent SoulSilver, le programmeur Shigeki Morimoto raconte l’avoir ajouté « tout à la fin » du développement de Pokémon Rouge et Vert, une fois les outils de débogage retirés : il ne restait alors qu’environ 300 octets de libres, juste assez pour glisser un Pokémon supplémentaire. Tsunekazu Ishihara rappelle au passage qu’il était pourtant interdit de modifier le moindre bit après la fin du débogage.
Mew devait rester un secret. Mais en avril 1996, le magazine japonais CoroCoro Comic a lancé une opération pour le distribuer à 20 gagnants, qui devaient envoyer leur cartouche pour y recevoir le Pokémon fabuleux. Environ 78 000 personnes ont participé, et les responsables de l’époque, Satoru Iwata en tête, ont reconnu que cette opération avait relancé les ventes des jeux. Le Pokémon caché dans un coin de la mémoire est devenu le premier grand mystère de la saga, et indirectement le cousin génétique de
Mewtwo, dont les journaux du Manoir Pokémon de Cramois’Île racontent la création.
Il existait d’ailleurs bien un moyen de capturer Mew sans événement officiel : le bug du Croupier, popularisé en 2003. En fuyant le regard d’un Dresseur grâce à Téléport ou Vol, puis en combattant un adversaire précis (par exemple le
Ramoloss d’un Gamin de la Route 25), le jeu fait apparaître un Pokémon sauvage dont l’espèce dépend de la statistique Spécial du dernier adversaire. Avec la bonne valeur, c’est Mew qui surgit. Une manipulation trop complexe pour être devinée à la récré, mais qui prouve qu’il y avait bien un secret, juste pas là où on le cherchait.
Verdict : vrai. Mew était bien caché dans le jeu, ajouté en catimini à la dernière minute. Il fallait simplement un événement officiel (ou un bug très précis) pour l’obtenir.
Pikablu, le Pokémon que tout le monde avait « vu »
Autre grand classique : Pikablu, une sorte de
Pikachu bleu censé être caché dans le jeu ou réservé à une future version. Cette fois, la rumeur s’appuyait sur une vraie image. Dans le court-métrage Les Vacances de Pikachu, diffusé au cinéma au Japon le 18 juillet 1998 en première partie du premier film (et le 5 avril 2000 en France), apparaît une petite souris bleue toute ronde, avec une queue terminée par une boule. Aucun jeu ne la contenait encore : il n’en fallait pas plus pour lui inventer un nom, des attaques et même une évolution.

Le mystère a été levé avec Pokémon Or et Argent (novembre 1999 au Japon, avril 2001 en France) : la créature s’appelait
Marill, un Pokémon de type Eau (puis Eau et Fée à partir de la sixième génération), sans aucun lien de parenté avec Pikachu. Le court-métrage servait simplement de vitrine à plusieurs Pokémon de la génération suivante, comme Marill et Snubbull.
Verdict : à moitié vrai. Le Pokémon bleu existait bien et avait bien été montré officiellement, mais ce n’était ni un Pikachu, ni un secret de Pokémon Rouge et Bleu.
Lavanville, la ville qui faisait peur
Avec sa musique entêtante, sa Tour Pokémon remplie de tombes et ses Exorcistes possédées, Lavanville était déjà inquiétante pour un enfant de huit ans. Une partie de la légende est d’ailleurs parfaitement vraie : au sommet de la Tour, un fantôme bloque le passage et ne se révèle qu’avec le Scope Sylphe. Il s’agit d’un
Ossatueur, la mère d’un
Osselait, tuée par la Team Rocket. Une histoire étonnamment sombre pour un jeu tout public, qui a beaucoup marqué les joueurs.

Le reste relève de la fiction. Le fameux « syndrome de Lavanville » est une creepypasta publiée sur Pastebin le 21 février 2010, rédigée comme un faux article de presse. Elle prétend que la musique de la version japonaise de 1996 contenait des fréquences dangereuses, responsables de malaises en série chez des enfants. Aucun fait réel n’a jamais étayé ce récit, apparu près de quinze ans après la sortie du jeu, mais il circule encore régulièrement sur les réseaux sociaux.
Lavanville a aussi nourri les grandes théories de fans, jamais confirmées par Game Freak : Osselait serait un bébé
Kangourex orphelin, et
Ectoplasma serait l’ombre de
Mélofée, les deux Pokémon ayant une silhouette et un poids qui se répondent. Des idées amusantes, mais qui restent du domaine de l’interprétation. Quant à
Fantominus, il hante toujours la Tour, version après version.
Verdict : à moitié vrai. Le fantôme d’Ossatueur est bien dans le jeu, mais le syndrome de Lavanville est un canular né sur Internet en 2010.
MissingNo., le Professeur Chen et les bugs devenus mythes
Certaines « légendes » étaient en réalité des bugs bien réels. Le plus célèbre est MissingNo., un Pokémon corrompu qu’on rencontrait en version américaine en surfant le long de la côte de Cramois’Île après une manipulation précise. Sa rencontre ajoutait 128 exemplaires du sixième objet de l’inventaire, de quoi multiplier les Super Bonbons ou les Master Ball, au prix de graphismes corrompus et d’un Panthéon parfois abîmé. Nintendo of America a fini par l’évoquer officiellement dans le magazine Nintendo Power de mai 1999. Les versions françaises se comportent différemment : la méthode classique y donne généralement un écran noir, ce qui a rendu MissingNo. presque mythique chez nous.
Autre secret bien réel : le Professeur Chen possède une équipe complète cachée dans les données du jeu, avec
Tauros,
Noadkoko,
Arcanin,
Léviator et l’évolution finale de l’un des trois Pokémon de départ. Il n’est pas possible de l’affronter normalement, mais certains bugs, comme le bug du
Métamorph, permettent de le défier. Les rumeurs de cour de récré qui affirmaient qu’on pouvait « combattre le Prof. Chen après la Ligue » avaient donc un fond de vérité, même si personne ne savait vraiment comment.
Verdict : vrai. MissingNo. et l’équipe du Professeur Chen existent bien, mais il s’agit de bugs et de données inutilisées, pas de secrets prévus par les développeurs.
Pourquoi nous y avons tous cru
Ces légendes ont prospéré parce que Pokémon Rouge et Bleu promettaient un monde plein de secrets, et qu’ils en contenaient réellement. Mew prouvait qu’un Pokémon pouvait se cacher dans le jeu sans que personne ne le sache. Les magazines publiaient des astuces invérifiables, les codes et les bugs circulaient sur des forums balbutiants, et chaque cour d’école avait son expert autoproclamé. Dans ce contexte, un camion inaccessible devenait forcément suspect.
Plus de vingt-cinq ans plus tard, ces histoires font partie de la culture Pokémon au même titre que les jeux. Et pour aller vérifier par vous-même ce que cache le quai de Carmin sur Mer, Pokémon Rouge Feu et Vert Feuille sont désormais jouables sur Nintendo Switch.
Ce qu’il faut retenir
- Mew sous le camion : faux. Rouge Feu et Vert Feuille y cachent un Lava Cookie, Let’s Go Pikachu et Évoli un Rappel.
- Mew caché dans le jeu : vrai, ajouté à la dernière minute dans environ 300 octets libres, puis distribué au Japon dès 1996.
- Pikablu : à moitié vrai. C’était Marill, aperçu dans Les Vacances de Pikachu avant la sortie d’Or et Argent.
- Syndrome de Lavanville : faux, une creepypasta de 2010. Le fantôme d’Ossatueur, lui, est bien réel.
- MissingNo. et l’équipe du Professeur Chen : vrais, mais ce sont des bugs et des données inutilisées.
Et vous, quelle rumeur Pokémon avez-vous crue le plus longtemps ? Racontez-nous vos souvenirs de cour de récré en commentaire.
Source : Nintendo, Iwata Asks : Pokémon HeartGold et SoulSilver ; La chaîne officielle Pokémon en français ; recoupements Poképédia et Bulbapedia.















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